mercredi 24 juin 2009

Vienne, dernier jour

Pour mon dernier jour à Vienne, je comptais bien me rendre à l’Österreichische Galerie Belvedere et découvrir ainsi tous les Klimt. Le problème, c’est qu’en quittant mon hôtel, il s’était mis soudain à pleuvoir, la pluie stoppant tout net mon élan vers la Galerie du Belvedere. Ce n’est pas que je sois en sucre, ou que je craigne l’eau, mais ma valise oui. À l’aller, elle avait révélé plusieurs signes de faiblesse au niveau de l’étanchéité... Je ne pouvais donc pas la trimballer avec moi pendant un kilomètres sous la flotte. Je veux bien admettre que je ne suis pas encore un globe-trotter, mais sachez tout de même que je suis en passe de le devenir, en retenant deux enseignements de ce court séjour à Vienne : 1°) qu’il ne faut jamais décapsuler une boisson dans un avion ; 2°) qu’il ne faut jamais non plus partir avec une valise en tissu.
Contraint de trouver, le plus vite possible, une solution de repli, j’ai donc levé la tête et découvert que je me trouvais juste en face de la Pinacothèque de l’Académie des Beaux-Arts. Chouette alors! C’est cette académie qui avait refoulé Hitler à deux reprises, en 1907 et 1908, quand il avait eu la hardiesse de se présenter au concours d’entrée.

Avant d’acheter mon billet, je feuilletais toutefois mon guide, pour voir si cela en valait vraiment la peine. Celui-ci me promettait un Botticelli, un Titien, un Bosch (le triptyque du Jugement dernier), un Murillo, un Van Dyck, et huit vues de Venise de Guardi. Il n’en fallait pas davantage pour m’y pousser. Voilà donc que je monte au deuxième étage, que j’achète mon billet moyennant la somme de 6 euros – ce qui est bizarre, puisque dans mon guide, le prix du musée est indiqué à 7... et qu’avant de m’élancer dans la première salle, je demande au monsieur si je peux bien sûr photographier les tableaux. Celui-ci me répond : “Oui, mais il faut d’abord remplir une demande d’autorisation et payer ensuite 5 euros.” Rien que ça ! Déjà que mon blog me coûte beaucoup de temps, s’il doit en plus me coûter beaucoup d’argent, je ne vais plus m’en sortir... Alors tant pis pour l’Académie des Beaux-Arts, et pour son admirable Tarquin et Lucrèce de Titien que j’aurais pu longuement évoquer si le conservateur responsable de ce règlement idiot ne m’avait pas condamné à une censure visuelle de ses collections... Mais tant mieux pour vous tous qui me lisez, parce qu’avec tout ce que je vous ai balancé hier, la digestion n’a pas dû être facile. Cela étant, en dehors de tout règlement de compte personnel, je dois avouer que ce n’est pas le moment d’aller dans cette galerie parce qu’elle est en complète réfection jusqu’à la fin de l’année, comme je n’ai pas tardé à m’en rendre compte... C’est pour cette raison que je n’ai payé que 6 euros au lieu de 7 car ni le tondo de Botticelli, ni l’autoportrait de Van Dick, ni les Murillo, ni les huit vedute de Guardi n’étaient visibles... Grrr.

Mais voilà qu’après cette courte visite de la Gemaldgalerie, la pluie avait par miracle cessé de tomber. Il était donc temps d’en profiter pour se faufiler dans le somptueux marché de la Linke Wienzeile, le long de laquelle se dressent tant l’impressionnant immeuble Jugendstill d’Otto Wagner, l’architecte qui a réalisé aussi le Pavillon de la Sécession, que le Theater an der Wien, où mon idole René Jacobs se produit régulièrement.

Mais pendant ces trois jours, pas de Jacobs. D’ailleurs, je dois dire que je n’ai pas eu beaucoup de chance cette semaine avec les théâtres viennois... D’abord, le Theater an der Wien était fermé pendant trois semaines en juin. Ça commençait mal. Le prochain spectacle n’aura pas lieu avant le 28, avec Le Turc en Italie de Rossini. Au Staatsoper, il était hors de question que j’aille m'abîmer les oreilles avec Aïda ou Faust. Quant au Musikverein, rien ne me tentait non plus. Je n’allais quand même pas, pour le plaisir de me pavaner dans la grande salle, écouter des concertos de piano de Beethoven avec Stefan Vladar et l’orchestre symphonique de la radio de Vienne... Non, pas possible. Je me suis donc contenté de faire le tour de chacun de ces théâtres, et c’est comme ça que je me suis rendu compte que devant le Theater an der Wien on trouve comme à Hollywood des étoiles gravées dans le sol qui rendent hommage aux véritables stars de la musique viennoise. Mozart, évidemment.

Beethoven et Salieri, également.

Mais pourquoi diable Monteverdi ? (Si quelqu’un a une idée...)

La présence à Vienne du manuscrit du Couronnement de Poppée ? Cela dit, ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre. J’adore Monteverdi, il fait partie de mes trois compositeurs préférés. Si je n’ai pu élucider ce mystère, c’est parce que la pluie m’a chassé du trottoir et empêché d’examiner méthodiquement chacune des autres étoiles. Mais, par le jeu des vases communicants, c’est cette même pluie qui m’a de nouveau précipité dans un café de la Kärtner Strasse, où j’ai donc grignoté une sympathique (mais pas à se pâmer) tarte aux cerises.

Impossible de me rappeler le nom du café. Cela dit, pour se repérer, c’est très facile. Le café est situé juste en face de la façade du n°16, décorée de mosaïques présécessionnistes de style vénitien, que j’ai longuement observées, jusqu’en m’en épuiser la rétine, à force d’attendre que la pluie cesse.

Dernière étape, avant le départ à l’aéroport, la cathédrale Saint-Étienne, que je n’avais jusqu’alors pas pu visiter complètement parce qu’à chaque fois que je m’y présentais, c’était pendant l’heure de la messe. Et comme le Viennois a la fâcheuse habitude de se barricader pendant l’office, les nombreux touristes qui s’y pointent, reconnaissables entre autres à leur sac à dos, à leur K-Way ou à leur Converse, se font fatalement refouler derrière les grilles de l’église. À 15h00, c’était donc la bonne heure. Et c’est en cheminant dans la nef centrale que j’ai soudain compris pourquoi, depuis plusieurs jours, je me sentais confusément attiré dans cette église, à peu près comme la tige magnétique d’une boussole vers le Nord. C’est que – tenez-vous bien – s’y niche là le plus éclatant, le plus incroyable, le plus effronté, le plus évident, le plus implacable – en un mot comme en mille – le plus jouissif Saint Joseph à l’enfant croisé jusque-là. Un Saint-Joseph tout seul, sans Marie, jeune par dessus le marché (sa barbe n’est pas blanche), qui vient réfuter encore une fois les énoncés de notre psy…

mardi 23 juin 2009

Ma journée au Kunsthistorisches Museum

Quand je me suis réveillé après neuf bonnes heures de sommeil – chose qui ne m’était pas arrivée depuis mes précédentes vacances en Lozère –, la pluie ne s’était toujours pas arrêtée. C’était, tout compte fait, comme si je ne n’avais pas dormi, puisque les rues étaient aussi ruisselantes que la veille et donc absolument impraticables avec mes Converse – des blanches par-dessus le marché ! Heureusement, j’avais prévu d’aller au Kunsthistorisches Museum, pour découvrir les Titien et les Giorgione que je savais nombreux, mais que je n’imaginais pas aussi somptueux. Car, s’il y a bien une chose que j’aurais été incapable de prévoir en entrant le premier dans ce musée, c’est que j’en ressortirais aussi le dernier, pratiquement manu militari : il faut dire que ce n’est qu’à moins vingt, donc quand les messages d’évacuation fonctionnent à plein, que j’ai découvert L’Allégorie de la peinture de Vermeer, qui était présentée dans une salle obscure, à l’occasion de l’exposition temporaire Raum im Bild. Et si force est de constater que je suis resté au Kunsthistorisches Museum pendant la totalité des huit heures d’ouverture, ce n’est pas du tout, comme pourraient tout de suite l’imaginer les mauvaises langues, pour éviter la pluie, laquelle avait entre-temps cessé de tomber, mais en raison de la qualité des œuvres, totalement hallucinante. C’est bien simple, quand je passe en revue les plus grands musées du monde que j’ai visités, je crois bien que ne suis jamais resté autant de temps dans un musée et que j’ai dépassé tous les records enregistrés aux Offices en 2006 et au Musée du Vatican en 2005 où je n’étais resté que sept heures et demie, petit bras que j’étais à l’époque… Et encore, je dois préciser que pendant ces huit heures, je me suis cantonné uniquement à la galerie de peintures, et que j’ai fait l’impasse sur les antiquités égyptiennes, grecques et romaines, etc. Je n’aurai donc pas vu le Gemma augustea, la grande gloire du Kunsthistorisches Museum, leur Joconde à eux…
Je parlerais bien de chacun des magnifiques tableaux que j’ai vus, photos à l’appui, mais je sais que si je cède à cette tentation positiviste, j’ai peur d’être encore là demain, fixé à mon clavier, et comme j’accumule déjà pas mal de retard, je ne crois pas que ce soit la meilleure solution pour calmer l’impatience de mes lecteurs. Commençons alors par évoquer la première salle qui, avec rien moins que 17 Titien et 5 autres oeuvres supposées peintes par le maître, peut donner la pleine mesure des choses. On y trouve à la fois les premiers tableaux du maître (tels la Madone des gitans ou la Madone aux cerises) qui se distinguent par un « fini incroyable» comme disait Vasari, et les derniers (comme Diane et Calisto ou Lucrèce et son mari) « traités à grands coups de pinceaux », comme disait toujours Vasari qui s’étonnait, bien avant les Impressionnistes, qu’on « n’y voie rien de près et que de loin ils paraissent si parfaits ». Parmi tous les Titien qui m’auront occupé pendant plus d’une heure, j'ai surtout retenu une Sainte conversation composée fort bizarrement à la façon d’une Adoration des mages où les saints Etienne, Jérôme et Maurice occupent respectivement la place de Gaspard, Melchior et Balthasar.
La galerie de peinture du Kunsthistorisches Museum est divisée en plusieurs grandes salles qui abritent chacune deux ou trois cabinets où sont présentés, en général, des œuvres de nature plus intimiste ou de format plus réduit. Ainsi, derrière la grande salle n°1, on peut admirer dans les trois premiers cabinets un magnifique retable d’Antonello di Messina, Le retable de san Cassiano, trois Mantegna, dont le célèbre Saint-Sébastien présenté au Louvre l’an dernier, et, complètement inattendu, Les trois philosophes de Giorgione.
Giorgione, dont outre Les trois philosophes, le Kunsthistorisches Museum conserve aussi trois autres tableaux du maître (alors que le Louvre n’en possède aucun), et notamment le célèbre portrait de Laura, l’un des premiers tableaux à comporter une notation onomastique, puisque Laura est représentée devant un... laurier (comme Ginevra da Benci, représentée plus tard devant un genévrier). Après les Titien, les Giorgione et les Mantegna, le Kunsthistorisches Museum conserve rien moins que cinq Parmigianino, l’un de mes peintres préférés. Et parmi les cinq Parmigianino, figure le célébrissime autoportrait, peint sur un panneau de bois arrondi.

Remarquez la longueur exagérée de la main, artifice maniériste conçu autant pour créer l’illusion d’un portrait dans un miroir convexe que pour rappeler la qualité première du peintre, sa main. Pas très loin, le célèbre Amour...

Qui taille son arc...

Pièce suivante, cinq Véronèse. Treize, si on inclut les huit autres pseudo-Véronèse sortis tout droit de l’atelier du maître et auxquels le peintre a probablement apporté sa touche personnelle en certains endroits. Pièce suivante, cinq Lotto. Un autre peintre que j’adore. On y découvre le célèbre portrait du jeune homme à la lampe, et surtout une Vierge à lenfant avec sainte Catherine et saint Thomas, dont on ne verra nul détail, car l’éclairage était trop faible. Mais sachez que cette œuvre qui a été saluée en 1660 par Marco Boschini comme un vero razo de splendor est d’une luminosité surprenante et tout simplement exquise. Lotto se livre ici à toutes les incongruités iconographiques en ne représentant plus sa Vierge sur un trône, comme chez Titien, mais agenouillée dans un agréable paysage ensoleillé, exactement à la même hauteur que les deux saints, pourtant statutairement moins dignes que la mère du Christ. Un léger parfum de scandale souffle sur ce tableau. Les distances sont si bien abolies que la main de Jésus, en tournant une page du livre de Catherine, pénètre dans l’espace réputé moins quintessencié des deux saints.
J’ai dit que je ne voulais pas me retrouver demain matin à décrire encore chacune des pièces remarquables que j’ai admirées. Donc, je vais accélérer le rythme... Pièce suivante : les Tintoret, dont la célèbre Suzanne au bain, mais pas d’Homme à la barbe blanche (comme le voudrait le narrateur de Maîtres anciens). Pièce suivante, encore : un Raphaël, mais quel Raphaël : La Vierge à lenfant, dite aussi La Madone au pré, ou aussi La Madone du Belvédère, ou encore La Madone aux coquelicots...
Même pièce : deux Andrea del Sarto, trois Pérugin, bien plus beaux que ceux qu’on peut voir à Pérouse... Pièce suivante, tous ceux qu’on appelle les léonardesques, à savoir les disciples de Léonard, surreprésentés ici par Bernardino Luini et ses célèbres Salome... Pièce suivante, quatre Arcimboldo. Pièce suivante : un Bronzino, fraîchement restauré. Il s’agit d’une Sainte Famille, avec la figure de Joseph, à droite. Puisque nous sommes avec Saint Joseph, évoquons également cette autre scène peinte par Maratta, à savoir La mort de Joseph.
Je vous passe les 3 Caravage, les Guido Reni, les Carrache, les Salvatore Rosa, les Guardi, le portrait de Gluck par Duplessis, le Stella, le Champaigne, le Poussin, les 4 Velasquez, les 2 Murillo... Pour en arriver à la véritable surprise de cette visite : un restaurant au milieu du Kunsthistorisches Museum, pour faciliter la transition entre l’école italienne (entendu que les peintres français sont tous allés apprendre le dessin en Italie) et l’école du Nord.

Non seulement j’ai pu manger des saucisses bien meilleures que la veille, mais également un gâteau au chocolat provenant du Café Gerstner, l’un des meilleurs cafés de Vienne qui fournit d’ailleurs le Kunsthistorisches Museum depuis le siècle précédent, enfin non, pas le précédent, l’autre avant...

Bon, ça reste viennois, donc assez costaud, et assez éloigné de ce qu’on peut trouver chez Jacques Genin, mais c’est quand même savoureux et ça fait du bien après quatre heures d’italienische schulen. Promis, je serai plus court pour les quatre heures suivantes. Deux Van Eyck, dont celui-ci, LOrfèvre :

Un Fouquet – j’y reviendrai –, deux Memling, deux Hugo von der Goes, des von Cleve en veux-tu, en-voilà, et comble de la démesure : neuf Dürer. Outre La Jeune vénitienne, Ladoration de la sainte Trinité, Le martyre des dix-mille chrétiens, j’ai retenu surtout cette Vierge à lenfant, pour le sourire si insolite qui s’y exprime.

On a souvent dit que La Joconde était la première femme à sourire en peinture. C’est faux. Il existe des tas d’occurrences avant elle. Cette Vierge de 1503 qui allaite Jésus en est un bel exemple. Mais il est possible d’en voir bien d’autres dans ce musée, et pas que des femmes, des hommes aussi. Regardez ce portrait de Fouquet que j’évoquais tout à l’heure : il représente un bouffon, surnommé Gonella, qui a été peint dans les années 1440 et qui possède un charme indéfinissable.
Je continue la visite... et que vois-je? Des dizaines de tableaux de Bruegel dans une salle entièrement dévolue à Bruegel. C’est, à n’en pas douter, le clou de la journée :

Et ce n’est pas fini. Pièces suivantes : 18 Cranach. Au milieu, le portrait d’un jeune homme par Hans Burgkmair. Qui retient lattention.
Plus loin, Judith avec la tête d’Holopherne. Quel sociologue, déjà, a dit que la domination masculine était universelle?
Pièces suivantes : 19 Van Dyck, 22 Rubens. Et last but not least, L'Allégorie de la peinture de Vermeer. Vous ne me croirez sûrement pas, mais en sortant du Kunst..., je n’étais absolument pas lessivé. Je me sentais la force de tout faire, de marcher dans les rues de Vienne, d’aller à l’opéra, y compris aussi faire du shopping, ce que je n’ai pas tardé à faire en passant devant le Julius Meinl, une sorte de KaDeWe, beaucoup moins bien évidemment que le KaDeWe, mais qui se défend pas mal quand même. Jugez-en par vous même :

J’en suis ressorti avec un sac plein de viennoiseries. Voilà qu’à ce moment, il se remettait à pleuvoir. Ça faisait bien longtemps. Mais tout ça ne décourageait pas les fous d’opéra... Approchons-nous voir. Après Aïda hier, c’était au tour de Faust de Gounod. Et vous me croirez ou non, mais je suis arrivé pile poil au moment où Marguerite s’apprêtait à chanter l’air des bijoux... Un air dont j’étais le seul, ce soir-là, à pouvoir me passer des sous-titres. 

J’ai fini dans un café situé juste à côté de la Place des héros, au Café Griensteidl, à manger une escalope viennoise, assez impressionnante je dois dire. Et alors que je pensais achever tranquillement cette journée dans ma chambre d’hôtel, je me suis souvenu, au dernier moment, qu’il y avait le vernissage de l’exposition Wir Sind Mask pour laquelle j’avais reçu la veille une invitation. Quand je m’y suis présenté, avec deux heures et demie de retard, il n’y avait évidemment plus grand monde, mais j’ai pu au moins revoir l’exposition que j’avais découverte la veille sans les cartels, et mettre ainsi des noms sur tout un tas de tableaux qui me semblaient vraiment mystérieux, comme L’Allégorie de la simulation, de Lorenzo Lippi, conservé contre toute attente au Musée des Beaux-Arts d’Angers. Qui pensait que les musées français, de surcroît de province, comptaient pour du beurre ?

lundi 22 juin 2009

“Si je t’écris ce soir de Vienne...”

C’est donc à Vienne que je suis reparti aujourd’hui, pour honorer la seconde « proposition malhonnête » qui m’a été faite il y a tout juste un mois. Départ à 9h35 de Charles de Gaulle, toujours aussi frais (j’ai dû m’endormir vers 3h00, me lever vers 6h00, forcément ça arrache…). Arrivée à l’aéroport de Schwechat deux heures plus tard, où un chauffeur de taxi m’attendait à la sortie de l’aéroport, avec une pancarte à mon nom, la grande classe. Trente minutes plus tard, j’étais au Museum für Völkerkunde, pour mon rendez-vous avec la commissaire de l’exposition, dont l’inauguration n’aura lieu que demain. J’espérais conclure ce rendez-vous assez rapidement, croyant que la mise en place des pièces que j’apportais ne serait qu’une simple formalité, mais suite à quelques difficultés d’accrochage, assez facilement surmontables, je n’ai finalement retrouvé ma liberté que quatre heures plus tard. Du coup, j’ai pu faire connaissance pendant tout ce temps avec les quelques 250 pièces de l’exposition, que ce soit le masque mortuaire de Laurent de Médicis ou, beaucoup plus inattendu, le casque de Dark Vador…

En sortant du musée, vous vous imaginez bien que j’avais une faim de loup. Et ce n’est pas le minable plateau d’Air-France que j’avais ingurgité dans la matinée qui était de nature à tenir en laisse mon appétit. D’ailleurs, il m’en est arrivé une bien bonne avec ce plateau, que je vous raconte…

Le jus d’orange a fait pschitt sur ma belle chemise bleu ciel lorsque j’ai voulu décoller la membrane en aluminium qui scellait le gobelet. Franchement, quelle idée aussi de concevoir des conditionnements aussi tartes ! Alors, voulant réparer ce que je croyais réparable, j’ai donc d’abord eu l’idée de tremper ma serviette en papier dans mon verre d’eau pour estomper les contours de la tâche, sans réaliser qu’elle était colorée, et cest ainsi que j’ai créé une seconde tache, rouge cette fois, sur la première tache orange. Là, pour le coup, c’est moi qui suis carrément tarte ! Soucieux de ne pas altérer l’image de la France et des Français vis-à-vis de mes homologues autrichiens, je n’ai pas eu d’autre choix que de plonger mes mains dans mon gobelet et de gratter furieusement ma chemise avec mes ongles pour arriver à un semblant de propreté.
Je me retrouve donc livré à moi-même dans les rues de Vienne, à marcher clopin-clopant, avec une valise de plusieurs kilos dans une main, et un estomac complètement vide. Pour rétablir l’équilibre des poids, deux solutions : soit absorber quelque chose, mais en trimballant ma valise dans toute la ville ; soit filer tout droit à l’hôtel, pour me délester d’un poids aussi inutile. C’est donc cette deuxième solution que j’ai privilégiée.
En arrivant à l’hôtel, je fonce dans la salle de bain. Il n’y a rien à dire, la qualité allemande est au rendez-vous : l’eau qui sort des robinets Grohe est brûlante et la pression tellement forte qu’elle serait capable de décoller les dernières traces de mon bronzage italien.
Après une bonne douche – je n’ai pas résisté à la tentation – je pars donc dans les rues de Vienne, armé de mon appareil photo, de mon Guide Vert et de mon parapluie qui s’avèrera la véritable pièce maîtresse de ce voyage …
Mais une fois dans la rue, le parapluie en main, voilà qu’une nouvelle difficulté pratique surgit : comme je n’ai que deux mains, je dois me séparer soit de mon appareil photo, soit de mon guide, si je veux conserver une chance d’avancer vers l’objet de ma convoitise, à savoir un café viennois où je pourrais manger une délicieuse Mozarttorte. Le guide étant l’objet le plus vulnérable à la pluie, c’est donc lui que je glisse dans mon sac à dos, même si cela doit me contraindre de naviguer à vue dans les rues de Vienne. Et c’est comme ça que, par je ne sais quel miracle, j’ai découvert les trois plus grandes institutions culturelles viennoises que je ne connaissais que par les romans de Thomas Bernhard : le Kunsthistorishes Museum, où se déroule une bonne partie de Maîtres anciens, le Burgtheater, dont les acteurs ne sortent pas beaucoup grandis dans Des arbres à abattre, et enfin le Staatsoper, l’Opéra national, l’un des seuls théâtres au monde à proposer chaque soir un spectacle différent.

Mais, à mesure que je progressais dans la connaissance de la topographie bernhardienne, mes chances de pénétrer dans un café viennois s’amenuisaient également. Je pensais alors calmer ma faim en achetant une saucisse, mais le problème à Vienne est qu’on ne trouve pas, comme à Berlin, des marchands de saucisses ambulants, ou fixés à chaque coin de rue. Les très rares que l’on croise dans le centre-ville sont absolument consternants, mais comme je mourrais de faim, j’ai poussé le vice jusqu’à me laisser tenter par une banale saucisse qui s’est révélée en fait beaucoup plus banale qu’elle n’était : réellement infâme et – si ce n’était que ça – hors de prix. Et c’est encore ainsi que, sans ma moitié, je suis allé de foirade en foirade, atterrissant ensuite dans un boui-boui minable où je vous passe ce que j’ai mangé…

Pendant toute cette marche, contrariée par la pluie qui n’arrêtait pas tomber, et quelques églises où j’espérais découvrir de nouveaux Saint Joseph, je dois avouer que n’ai pas trouvé un seul endroit qui m’ait réellement inspiré pour dîner. J’ai donc fini à l’hôtel, d’abord dans mon bain à lire Le Monde et Libération que j’avais attrapés dans l’avion ; ensuite dans mon lit, à épaver devant la télé où, sous les coups de 10 heures et demi, je crois bien m’être endormi ! C’est que je ne connais pas de meilleur somnifère que la télé. Promis, je me rattraperai demain, comme vous verrez.

jeudi 18 juin 2009

Sur les traces de La Caze

J’étais à Pau cet après-midi, pour deux heures seulement. Et même si je n’ai fait que traîner dans un musée, je dois tout de suite préciser que ce n’était pas l’objet de ma proposition malhonnête n°2, laquelle ne prendra effet que lundi matin à l’aube. Non, de passage quelques jours dans le Béarn, je voulais absolument voir les quelques trente tableaux ayant appartenu à La Caze que le musée de Pau conserve, suite au dépôt que le Louvre y a effectué il y a plus d’un siècle...

Dans son testament, La Caze avait noté ceci : « Je laisse au Musée de Paris toute ma collection de tableaux telle qu’elle sera à mon décès. J’ai l’espoir qu’on voudra bien leur consacrer une salle. S’il en est que le musée ne veuille pas accepter, je le prie de les distribuer à plusieurs musées de province. »

En 1869, à la mort du collectionneur, pas moins de 583 tableaux rejoignent donc les collections nationales, mais le Louvre fait le choix de n’en conserver qu’à peine la moitié, le reste de la collection étant dispersé dans différents musées de province, dont celui de Pau, qui hérite de la plus grosse partie des œuvres en raison des origines béarnaises de La Caze.
Lors de l’exposition que lui a consacrée le Louvre il y a deux ans, j’avais flashé devant un magnifique portrait de Largillière, peint à l’époque où les portraits mythologiques étaient à la mode. Il représentait une femme en Diane que j’ai donc revu aujourd’hui non sans un certain plaisir (voir plus haut). Il était présenté devant son pendant, le Portrait d’homme en Apollon qui, lui, n’a jamais quitté le Louvre.
Ce sont deux tableaux très complets, dans lesquels Largillière montre tous ses talents de coloriste, de portraitiste, de paysagiste, de peintre animalier, car il représente cette nouvelle Diane dans un paysage chatoyant, accompagnée d’un lévrier et affublée d’une peau de bête.
Parmi les autres La Caze, signalons quand même deux Rubens, un Saint Grégoire de Lucas Franchoys et un Saint Jérôme de Ribera.
Mais le Musée de Pau ne conserve pas que des tableaux ayant appartenu à La Caze, et c’est là une vraie surprise. Certes, Devéria étant mort à Pau, on trouvera, en veux-tu en-voilà, tous ses horribles tableaux d’histoire. Mais, passées les salles romantiques, orientalistes et réalistes, on reprend plaisir à s’arrêter de nouveau devant les tableaux de la salle impressionniste. Parmi ceux-ci, un tableau de Berthe Morizot, Pasie cousant dans le jardin de Bougival (1881).
Ce qui fait la principale gloire du musée de Pau est un petit Degas, Un bureau de coton à la Nouvelle-Orléans, présenté comme le fleuron du musée.
Exposé au Salon des Impressionnistes en 1876, ce tableau avait recueilli un accueil glacial. Deux ans plus tard, Degas l’avait exposé au Salon de Pau, où il avait été acheté 2000 francs par le Musée de la ville grâce à la rente annuelle d’Emile Noulibos. Il s’agit de la première œuvre de Degas achetée par un musée public. Au moins on peut dire que le Musée de Pau a eu du flair, à la différence du Musée Granet dAix-en-Provence dont les conservateurs n’ont jamais été fichus d’acheter un seul Cézanne (ceux qu’on y trouve aujourd’hui sont seulement en dépôt depuis 1984).

En 1903, le Musée de Pau parvenait à mettre la main sur un Gréco, un Saint François. Je n’aime pas beaucoup le Gréco, mais quand même, c’est une belle prise...


Depuis, l’audace de la politique d’acquisition n’a pas fléchi : le musée s’est enrichi d’un Cueco en 2003,

dun Cantarini en 2006 (Agar et l’ange, préempté pour la somme de 171 000 euros), mais surtout dun magnifique Langetti en 2004 qui représente La Mort de Caton et qui s’intègre admirablement bien au milieu de tous les tableaux italiens que La Caze avait patiemment rassemblés.

C’est, moi aussi, la mort dans l’âme que j’ai dû quitter le musée sans être, pour une fois, chassé par les sifflets des gardiens. C’est que je devais récupérer le train de 17h56 en direction de Bayonne où m’attendait ma nourrice...

mardi 16 juin 2009

Jephtha à Pleyel par McCreesh

C’est maintenant un fait établi : Paul McCreesh ne remplit plus la salle Pleyel. Affolée par la situation, la directrice des relations avec le public a eu l’idée, quelques jours avant le spectacle, de proposer une place, voire deux, à chacun des abonnés en possession d’un billet afin de remplir la salle et éviter ainsi le naufrage auquel ce spectacle semblait d’avance promis. C’est donc comme cela que grâce à un collègue et ami, nous avons pu, ma moitié et moi, assister à cette représentation de Jephtha à laquelle jamais, je crois, nous n’aurions daigné nous rendre.
Précisons tout de suite que ce n’est pas l’obscurité de l’œuvre qui peut expliquer le reflux du public dans la mesure où nous avions affaire ce soir à du « lourd » : un oratorio de Händel, une des pièces maîtresse du maître qui plus est. Encore moins la crise, car il y a toujours une véritable demande pour les spectacles de qualité : j’en veux pour preuve les magnifiques Vespro della Beata Virgine, sous la direction de Jordi Savall, jouées à guichets fermés vendredi dernier dans cette même salle, ou encore le prochain Giulio Cesare, avec Cecilia Bartoli, dont les 25 premiers rangs à 160 euros ont déjà trouvé leurs quelques mille acheteurs.
Mais même à grand renfort d’invitations, le public manquait toujours à l’appel puisque seulement un peu plus des deux tiers de la salle étaient remplis. C’est donc – je ne vois pas d’autre explication – l’insignifiance de Paul McCreesh qui peut rendre raison de ce phénomène. J’ai toujours gardé en effet un souvenir épouvantable de tous les concerts que j’ai vus sous sa direction : que ce soit Serse à Poissy, Solomon à Beaune ou Orlando au Théâtre des Champs-Élysées, j’ai toujours eu l’impression d’entendre de la bouillie. Au fil des saisons, alors que j’avais décidé de boycotter tous ses spectacles, je m’étonnais de voir toujours son nom figurer en bonne place sur les programmes des théâtres. Qu’il y ait même un public pour des spectacles aussi navrants m’avait toujours semblé mystérieux, mais enfin la pluralité des goûts peut expliquer beaucoup de choses. Aujourd’hui, il semblerait enfin que le public ait pris la pleine mesure de la médiocrité de ce chef, mais pas encore la salle Pleyel, qui va peut-être au devant d’un nouveau naufrage avec Theodora, un autre oratorio de Händel dont McCreesh assurera la direction l’automne prochain. Réponse, donc, dans quelques mois, si ce même collègue et ami me propose une nouvelle invitation.
 
Comme je m’attendais à une véritable catastrophe artistique, j’avais pris les devants en neutralisant mes forces critiques par mes forces digestives que j’avais donc choisi de mettre à rude épreuve avec l’engloutissement d’un macaron très impressionnant à la cerise et à la pistache. Il ne faut jamais oublier que La Petite Rose n’est qu’à deux stations de métro de Pleyel.

Force est de constater que cette tactique a plutôt bien fonctionné car j’ai finalement trouvé peu de défauts à ce spectacle, tout assailli que j’étais par ce macaron. Certes, on aurait pu rêver d’un chœur moins lourd que celui du Wroclaw Philarmonic, et surtout de meilleurs chanteurs que Christopher Purves et Daniel Taylor que je n’avais pas revus depuis des années, mais la présence de Mark Padmore, qui assurait le rôle-titre, sera parvenue à elle seule à éclipser les piètres performances des deux chanteurs précités.
Ce fut aussi l’occasion de découvrir Christianne Stotijn, la nouvelle mezzo qui monte, et la soprano Mhairi Lawson qui s’est révélée de plus en plus exquise à mesure que le spectacle progressait. Contre toute attente aussi, les couleurs de l’orchestre étaient limpides, et la direction de McCreesh très convenable (je pense que le chef était à son stade maximal de concentration artistique).
Après cet épisode fort instructif, il prend envie de souffler quelques idées à la direction de la salle Pleyel pour qu’elle retrouve son public : qu’elle invite donc plus souvent des chefs comme Jacobs, dont les spectacles se situent quand même à un autre niveau d’exigence artistique, et alors le public se pressera en masse et en redemandera.

dimanche 7 juin 2009

Le Naufrage de Poppée

Je n’ai pas l’intention de perdre mon temps ce soir en évoquant Le Couronnement de Poppée donné ce dimanche à la Cité de la Musique. Je pense l’avoir déjà assez perdu comme ça pendant les trois heures et demie qu’a duré cet abominable spectacle concocté par Claudio Cavina, à la tête de La Venexiana, et Paola Reggiani, pour la mise en espace du spectacle.
On se demande bien comment, à partir d’un opéra où tout est splendide, que ce soit la musique, qui est celle d’un compositeur de génie, ou le livret, que l’on doit à une des têtes les plus fantasques de l’époque, comment, donc, il est possible d’arriver au naufrage que nous avons connu dimanche après-midi.
C’est que, pour interpréter cette musique, il faut impérativement un chef de génie, à l’image du compositeur, faute de quoi tout cet or peut vite se transformer en plomb.
Jusqu’à présent, je pensais que le pire Couronnement de Poppée était celui de Jean-Claude Malgoire… (Théâtre des Champs-Elysées, 2001) Je dois dire que celui de Claudio Cavina est venu tout remettre en question.
Primo, l’orchestre était rachitique – onze musiciens seulement, pas un de plus – et complètement déséquilibré – uniquement des cordes, pas un seul vent. Pour l’ornementation, c’était le minimum syndical, aucune idée musicale, tout était platement joué.
Secundo, à l’exception de Roberta Mameli, qui fut vraiment époustouflante dans le rôle de Néron, et d’Emanuela Galli, tout juste acceptable dans celui de Poppée, tous les autres chanteurs étaient épouvantables, à commencer par Claudio Cavina lui-même qui a eu la mauvaise idée, en plus de diriger, d’interpréter le rôle d’Othon, où il était vraiment en dessous de tout. C’est fou parfois ce que les gens peuvent s’illusionner sur leur petit talent et s’octroyer un pouvoir exorbitant… Matteo Bellotto, qui interprétait le rôle de Sénèque, était tout à fait sinistre. Je sais bien que Sénèque n’est pas quelqu’un de drôle, mais quand même, c’est la première fois que, en écoutant cet opéra, j’étais impatient qu’il meure et laisse la place à Lucain qui, tout compte fait, était aussi sinistre que lui, sinon plus ! Mario Cecchetti, puisque c’est de lui dont il s’agit, aurait dû être joyeux et enivré par sa coupe de vin... Il était au contraire pâle comme un linge, raide comme un piquet, et chantait sans aucune inspiration – un comble quand même pour un poète. Son fameux duo avec Néron, le célèbre Cantiamo, l’un des plus beaux de tout l’opéra, faisait carrément pitié à voir ! Jamais deux chanteurs n’auront été plus mal assortis. Rien à voir avec François Piolino que j’avais vu neuf ans plus tôt sur la même scène et qui restera pour moi le Lucain le plus sensuel et le plus excitant de tous les temps. Mais le coup de grâce a été donné par le duo final Pur ti miro, que Cavina a complètement staracadémisé en modifiant les tempi et en demandant à ses chanteuses d’introduire des ornements vocaux complètement inappropriés, de sorte qu’on se serait cru dans La Boum 2, en train de danser un slow avec Vic.
Tertio, la mise en scène était d’un ridicule achevé. Cavina, qui, décidément, s’essaie à tout, y compris à la mise en scène qu’il a conçue avec Paola Reggiani, a eu l’idée de transposer le lieu du drame dans le Japon des années 60. C’est ainsi que Poppée ressemble à une geisha et que Néron est affublé d’un kimono… Bon, pourquoi pas?… Mais il faudra m’expliquer un jour la valeur heuristique d’une telle transposition. Car ce ne sont pas les justifications pseudo-anthropologiques de Cavina qui pourront me mettre sur la voie : « Dans les deux sociétés, écrit-il, on retrouve la même propension au suicide comme solution honorable sur les plans éthique et politique. » Merci du tuyau ! De même, jeter un téléphone dans la main d’Othon parce que ce dernier se dit prêt (pronto, en italien) à servir Octavie est d’une lourdeur incroyable…
Quand je vois Cavina diriger Monteverdi (ou, en ce moment même, Ricardo Muti diriger Demofoonte de Jommelli), je me dis que ce ne sont pas toujours les Italiens, hélas, qui ont la meilleure intelligence du patrimoine musical italien. Il n’y a qu’à voir comment on joue Vivaldi à Venise pour s’en faire une idée! Pour Monteverdi, j’ai bien peur que ce soit le Belge René Jacobs qui fasse figure de maître en la matière. Son Couronnement de Poppée, enregistré en 1990 chez Harmonia Mundi, reste une référence insurpassable. Jacobs y a ajouté des symphonies, écrit des accompagnements, procédé à des coupures ou pris la liberté de changer légèrement la notation rythmique du récitatif, comme il l’explique lui-même. L’Argentin Gabriel Garrido n’est pas en reste. Dix ans après Jacobs, ce dernier a proposé chez K.617 une excellente version du drame de Monterverdi en adoptant, lui aussi, le parti d’une riche instrumentation et en introduisant des cornets que même René Jacobs, grand amateur de cornets, avait délaissés. Deux disques incontournables pour quiconque voudrait partir à l’assaut du Couronnement et que je réécoute en ce moment pour effacer l’horrible empreinte musicale laissée par Claudio Cavina et son ensemble La Venexiana.

jeudi 4 juin 2009

Il Pianto di Maria

Bernarda Fink était ce soir en tournée à la Cité de la Musique pour assurer la promotion de son dernier album Il pianto di Maria qu’elle vient d’enregistrer chez L’Oiseau-lyre avec Giovanni Antonini à la tête d’Il Giardino Armonico. On ne présente plus Bernarda Fink, qui a été de pratiquement de toutes les aventures jacobsiennes (Giulio Cesare, Orfeo, Il Primo Omicidio, Cosi fan tutte, Griselda, Orfeo ed Euridice, et dernièrement Idomeneo) ni le Giardino Armonico, cet orchestre qui a été, à la fin des années 1990, le fer de lance de la renaissance vivaldienne et qui sera de nouveau à Paris au mois de novembre prochain pour accompagner Cecilia Bartoli lors de son récital annuel au Théâtre des Champs-Élysées.

Au programme ce soir, Caldara, Marini, Monteverdi, Conti, Vivaldi, Ferrandini, Pisandel et même, tenez-vous bien, Weiss (rebaptisé, en page 3 du programme, Sigmund Leopold à la place de Silvius Leopold. Encore un avatar de la néfaste influence de la psychanalyse sur la vie de l’esprit !) C’était d’ailleurs la première fois que j’entendais de la musique de Weiss en concert, et je dois dire que, malgré le grande renommée de Luca Pianca, son interprétation ne m’a pas beaucoup plu. C’était assez haché, ça manquait de fluidité : n’est pas Robert Barto qui veut !

Autre première pour moi, la découverte du fameux Pianto della Madonna, une transposition en latin du célèbre lamento d’Arianne. Trente ans après avoir conçu cet air, le seul rescapé de l’opéra Arianna, Monteverdi a eu l’idée de le transposer en latin pour l’intégrer dans ses Selva morale e spirituale. Le désespoir d’Arianne abandonnée par Thésée a été remplacé par la douleur de la Vierge devant la Croix. Les paroles ont changé, mais la musique, tout comme l’expression des passions, restent fondamentalement identiques.
Dernier moment fort de ce concert, la cantate Il pianto di Maria de Giovanni Battista Ferrandini que beaucoup connaissent grâce à Anne-Sofie von Otter qui l’a interprétée avec Reinhardt Goebel et enregistrée chez Archiv.
Bernarda Fink, ce soir, n’a pas fait moins bien que son illustre devancière ; au contraire, son chant était impeccable. Mais la surprise de cette soirée fut philologique. Tout le monde connaissait cette cantate comme étant une cantate de Händel. Or, depuis une quinzaine d’années, il s’est produit de grands remous dans l’univers händelien, l’œuvre ayant été désattribuée à Händel pour être réattribuée à Ferrandini. Par quel mystère ? On aurait aimé l’apprendre par un programme plus fouillé.

lundi 1 juin 2009

Balzac : “La Paix du ménage” ou les hommes-bijoux

Pas plus qu’il n’a parlé d’Une double famille, un roman terrifiant qui présente l’image d’un sinistre ménage, Michael Lucey n’a évoqué La Paix du ménage, un texte qui pourrait faire frémir de peur de jeunes amants à l’idée du mariage et donner du fil à retordre à tous ceux qui estiment que Balzac se sert de ses romans pour défendre l’ordre conjugal. De quoi est-il question ici ? Comme dans Quadrille de Sacha Guitry, nous sommes en présence de deux couples qui s’observent et louchent l’un vers l’autre, à l’occasion d’un bal qui a lieu dans le salon d’un grand hôtel parisien. Si ce texte est assez mal jugé par la critique et considéré comme anecdotique (au sens où il aurait pu s’incorporer à La Physiologie du mariage que Balzac a émaillée de nombreuses anecdotes conjugales), il présente pourtant deux caractéristiques assez rares dans la production du maître : tout d’abord, il s’agit du seul texte de La Comédie humaine dont la durée de l’action soit aussi resserrée – une heure à peine, ce qui pourrait rapprocher ce texte d’un vaudeville à la Scribe. La seconde caractéristique, qui découle de la première, c’est que les personnages de La Paix du ménage sont sans passé ni avenir : ils flottent dans un présent vaporeux, entraînés dans le tourbillon et l’ivresse de la danse. Balzac bouscule ici sa technique romanesque, lui qui a généralement besoin de durées plus longues pour faire se mouvoir ses personnages : on ne trouvera donc pas ici ce qui constitue la marque de fabrique du romancier, à savoir des portraits extrêmement fouillés, avec, pour chacun des personnages, un état-civil complet et une analyse de sa trajectoire sociale. 

Le cadre qui sert à l’action de cette nouvelle est celui de l’hôtel de Gondreville. Nous voilà plongés au cœur de l’Empire, sous les ors d’un palais. « Un trait de cette époque unique dans nos annales et qui la caractérise fut une passion effrénée pour tout ce qui brillait. (…) Orgueilleuse de ses richesses, la banque y défiait ces éclatants généraux, ces grands officiers de l’Empire nouvellement gorgés de croix, de titres et de décorations. Là, comme ailleurs, le plaisir n’était qu’un masque. Les visages sereins et riants s’y couvraient d’odieux calculs » (96-97). 
Le premier couple à entrer en scène est celui formé par Mme de Vaudremont, une jeune veuve de vingt-deux ans, et Martial de la Roche-Hugon, un maître des requêtes, âgé de trente-cinq ans, auquel son amante ne demande qu’une seule chose : qu’il retire la bague un peu trop voyante qu’il a passée à sa main. Si Mme de Vaudremont passe assurément pour « la plus belle femme de Paris, la reine de la mode » (104), son ami, Martial de la Roche-Hugon, n’est pas en reste. 
À cet égard, il n’est pas inutile de s’arrêter quelques instants sur ce dernier personnage car quiconque prétend s’intéresser – comme Michael Lucey – aux personnages queer, aurait pu faire grand cas de cet homme qui se montre « avec le charlatanisme de la toilette », laquelle « ne [lui] donne pas moins d’attraits qu’elle en prête aux femmes » (107). En effet, Martial se rend au bal couvert de diamants : « jamais, note l’historien des mœurs impériales, le diamant n’atteignit une si grande valeur. Les hommes aussi avides de ces cailloux blancs s’en paraient comme elles [les femmes]» (II, 96). Et le narrateur de préciser : « Un homme n’était pas aussi ridicule qu’il le serait aujourd’hui, quand le jabot de sa chemise ou de ses doigts offraient aux regards de gros diamants » (96-97). Ainsi, avec ses diamants et son jabot, Martial de la Roche Hugon rappelle cet autre personnage que Balzac a créé au même moment, à savoir Zambinella, le vieux castrat qui terrifie Mme de Rochefide dans Sarrasine : « Un jabot de dentelle d’Angleterre assez roux, dont la richesse eût été enviée par une reine, formait des ruches jaunes sur sa poitrine » (VI, 1051). Ailleurs : « la coquetterie féminine de ce personnage fantasmagorique était assez énergiquement annoncée par les boucles d’or qui pendaient à ses oreilles, par les anneaux dont les admirables pierreries brillaient à ses doigts ossifiés, et par une chaîne de montre qui scintillait comme les chatons d’une rivière au cou d’une femme » (VI, 1052).

Le second couple est formé par le comte et la comtesse de Soulanges, mariés depuis moins de trois ans. Bien qu’il trompe sa femme, le mari reste sur ses gardes : nous savons que Mme de Vaudremont était son ancienne amante jusqu’à ce que le jeune maître de requêtes, présent au bal, la lui ravisse. Autrement dit, l’homme du second couple était autrefois l’amant de la femme du premier couple, laquelle n’a fait que voyager d’un amant à l’autre. Le drame veut alors que Soulanges ait juré de « brûler la cervelle » (113) de quiconque s’approcherait de sa femme : or Martial a parié avec son ami Montcornet d’arracher une contredanse à celle-ci. Le drame veut encore qu’il ignore complètement la situation conjugale de la femme qu’il convoite car Mme de Soulanges reste tout à fait isolée de son mari et rivée pendant toute la durée de la scène à un candélabre d’où elle observe Martial. L’objection de Montcornet (« Elle est mariée mon cher ») n’y fera rien : « Qu’est-ce que cela fait ? », lui répond-t-il (109). 
Ainsi Martial profitera de l’absence du comte pour faire son numéro à la comtesse. Mais celle-ci restera insensible à tout, sauf… à la bague de son courtisan en direction de laquelle ses yeux resteront indéfectiblement rivés. Alors, à défaut de pouvoir lui «offrir le monde entier » (127), Martial lui cèdera sa bague. La comtesse : « Monsieur, j’accepte ce diamant avec d’autant moins de scrupules qu’il m’appartient.
Le maître des requêtes resta tout interdit.
– M. de Soulanges le prit dernièrement sur ma toilette et me dit l’avoir perdu.
– Vous êtes dans l’erreur, madame, dit Martial d’un air piqué, je le tiens de Mme de Vaudremont.
– Précisément, répliqua-t-elle en souriant. Mon mari m’a emprunté cette bague, la lui a donnée, elle vous en a fait présent, ma bague a voyagé, voilà tout. »
Cette anecdote de la bague voyageuse est directement empruntée à une nouvelle de Dufresny, L’Aventure du diamant, que Balzac adapte et adopte au goût de l’époque. Il y ajoute l’anecdote de la maîtresse voyageuse et offre à la méditation de ses lecteurs le cas de Mme de Soulanges. Comme dans Les Noces de Figaro, nous avons là un bel exemple de femme indulgente pour les erreurs ou les errements de son mari. Mais Mme de Soulanges n’est pas seulement indulgente, elle est aussi très intelligente, en ce qu’elle sait déjouer les tours de ce jeune fat qui tente de la séduire.
Seulement cette intelligence a un coût, ainsi que « la paix du ménage » qui s’achète à haut prix : « Elle pleura en se rappelant les vives souffrances auxquelles elle était depuis si longtemps en proie et frémit plus d’une fois en pensant que le devoir des femmes qui veulent obtenir la paix en ménage les oblige à ensevelir au fond du cœur, et sans se plaindre, des angoisses aussi cruelles que les siennes » (129). Il faudrait être de mauvaise foi pour considérer que Balzac sauve ici les phénomènes en demandant aux femmes de se taire et rentrer dans le rang domestique. Au contraire, en nous peignant les souffrances, les misères que les femmes endurent, il participe pragmatiquement de leur libération. Mme de Soulanges a une seule excuse, celle d’aimer son mari : « Hélas ! se dit-elle, comment peuvent faire les femmes qui n’aiment pas ? Où est la source de leur indulgence ? Je ne saurais croire, comme le dit ma tante, que la raison suffise pour les soutenir dans de tels dévouements » (129). Autrement dit, les souffrances de Mme de Soulanges ne sont supportables qu’aussi longtemps qu’elle aime son mari. Sans l’amour, suggère Balzac, le fait de persévérer dans ce ménage serait proprement aberrant. Par conséquent, on se demande bien où jaillit la misogynie que Michael Lucey pose comme une des « caractéristiques communes aux romans de Balzac » (Les Ratés de la famille, p. 66). Est-ce être misogyne que créer un personnage féminin assez intelligent pour éviter le harponnage amoureux d’un ambitieux ? Est-ce être antiféministe que de peindre avec les couleurs les plus vives les souffrances d’une femme afin d’émouvoir les lecteurs sur le sort injuste qu’elles endurent ?
On admettra aussi qu’il existe, pour assurer la défense de l’ordre conjugal, des écrivains beaucoup plus talentueux que Balzac, lequel n’aurait jamais mis en scène le personnage de Mme de Lansac, la vieille tante de Madame de Soulanges, qui va s’employer à briser les stratégies matrimoniales à l’œuvre, en éloignant Madame de Vaudremont du maître de requêtes et en la dissuadant d’épouser Martial de La Roche-Hugon : « Vous voulez épouser Martial qui n’est ni assez sot pour faire un bon mari ni assez passionné pour être un amant » (118). On a ici une illustration supplémentaire que, dans ce roman, ce sont les hommes qui sont faibles et les femmes qui sont fortes. Ce sixième et dernier personnage est créé pour contrebalancer l’action du général Montcornet qui encouragait Martial à gagner son pari. Et bien que Balzac s’amuse à la brocarder, en en faisant un vieux débris aristocratique qui surnage au milieu de cette fête, elle est un des personnages les plus forts du roman, elle possède le don de seconde vue qui lui permet de juger sévèrement Martial et percer ses intérêts : « Il ne vous aime pas, il vous calcule comme s’il s’agissait d’une affaire » (118). De ce point de vue, elle rejoint le narrateur dont elle épouse les vues, ce narrateur « historien des mœurs impériales » (96) qui relevait que, dans ce bal, « les visages sereins et riants s’y couvraient d’odieux calculs » (97).