vendredi 15 mai 2009

Venise, dernier jour

Cruel dilemme pour ce dernier jour en Italie. Pour faire court, la question que nous avions à trancher se résumait à celle-ci : où aller ? L’impossibilité de décider résidait dans les deux branches également séduisantes de l’alternative suivante : ou bien aller de villa en villa, pour devenir incollables sur Palladio, ou bien retourner à Venise, pour revoir la Scuola di San Rocco. Le fait de disposer d’une voiture, généreusement prêtée par mes parents, devait logiquement orienter le choix en faveur la première hypothèse, mais l’idée de retourner – crise oblige – dans une Venise purgée de ses touristes, comme le montre assez bien cette station de vaporetto qui n’est plus fréquentée que par un pigeon, avait également de quoi chatouiller l’esprit.
Je me perdais alors dans les réflexions suivantes : combien de temps faudra-t-il attendre pour redécouvrir Venise dans des conditions aussi exceptionnelles que la dernière fois ? Tous les experts s’accordent à dire que des crises économiques de l’ampleur de celle que nous traversons, il ne s’en produit qu’une par siècle. Par conséquent, si nous devons attendre la prochaine crise mondiale, il y aura longtemps que nous serons devenus, pour parler comme Montaigne, « le déjeuner d’un ver de terre ». Les chances de revenir en voiture en Italie s’avérant donc supérieures aux chances de voir s’accomplir devant nos propres yeux la prochaine débâcle financière, c’est donc à Venise que nous sommes retournés aujourd’hui avec l’idée que, comme la dernière fois, nous ne croiserions personne ou pas grand monde sur notre chemin…
La première chose que nous avons faite, en arrivant vers midi à Santa Lucia, ce fut de retourner Campo Santa Margherita pour asseoir nos vingt kilomètres de marche quotidienne sur des bases diététiques solides. Après une pizza tris funghi pour ma moitié et napoletana pour moi,

nous sommes donc parti à l’assaut de la Scuola di San Rocco, moyennant la coquette somme de 7 euros chacun. Pas grand monde dans la Scuola du Tintoretto, sauf bien sûr, quelques Français, très mal fagotés, qui se faisaient remarquer, comme toujours, en ricanant bêtement et en débitant des tas dâneries plus fort que tout le monde. Surprise, la fameuse Crucifixion était recouverte d’échafaudages, et il fallait se tordre le cou pour tenter de voir ça :

Après San Rocco, j’eus l’idée de conduire Pierre à l’église Santa Maria Assunta dei Gesuiti (à ne pas confondre avec l’église des Gesuati, sur les Zattere), pour revoir Le Martyre de Saint Laurent du Titien. Titien étant mon peintre préféré, Venise est le seul endroit au monde où les tizianophiles de mon espèce peuvent s’offrir le luxe de se replonger dans l’immense production du maître, en allant simplement d’église en église, comme à saute-moutons. Cette église est à peu près unique à Venise : les murs et les colonnes torsadées sont entièrement recouverts de marqueteries de marbre blanc et vert, tandis que l’autel est sculpté en lapis-lazuli. Sur le chemin qui conduit vers la sacristie, on trouve encore une magnifique Ascension de la Vierge du Tintoret, éclairée en permanence, et dans la sacristie elle-même, une dizaine de tableaux de Palma le Jeune. Désormais, il y a un cerbère qui veille sur tout ce beau patrimoine et qui peut confondre votre appareil photo avec un os à ronger.

Autre église incontournable, San Francesco della Vigna, dont la façade est signée de Palladio.

Rien que dans cette chiesa, on trouve une Ascension de la Vierge de Palma, avec un Saint François agenouillé devant saint Jean (scène peu commune, mais qui a sa logique dans une église franciscaine), une Sainte Famille de Véronèse, avec Catherine et saint Antoine,

une Résurrection du Christ, toujours de Véronèse,

et, chef-d’œuvre parmi les chefs d’œuvre, une Vierge sur le trône de Negroponte, retable qui était parti l’an dernier en restauration et qui est désormais de retour.

Les couleurs ont été rafraîchies, on peut désormais admirer tous les détails, le trône sculpté avec ses marches en marbres polychromes typiques de l’Angelico, les festons de fruits et de fleurs, les haies de roses, les animaux exotiques parsemés dans le jardin. À la différence de l’église des Jésuites, les franciscains vous encouragent franchement à prendre toutes les photos que vous voulez. Dans mon cas, il y a même un franciscain qui est venu remettre une pièce dans le tronc, pour me dire que je pouvais continuer de mitrailler. Chose sympathique, le prix à payer n’est vraiment pas élevé : 20 centimes seulement. Mais, en fait, si vous glissez une pièce de 5 centimes, ça éclaire tout autant (la crise, toujours la crise...). Sur le chemin qui conduit ensuite au cloître, on trouve une Sainte conversation de Bellini (quand je ne précise pas le prénom, c’est qu’il s’agit du plus grand des trois, à savoir Giovanni), avec saint Jean-Baptiste, saint François, un donateur sur la gauche, saint Jérôme et saint Sébastien en méditation autour de la Vierge et l’enfant.

Le cloître vaut absolument le détour. Jamais personne ne se hasarde si loin, alors qu’il est si agréable de s’y reposer quelques instants, au milieu des citronniers et des orangers en fleurs.

De même qu’il est hautement conseillé de visiter les Frari au moment de la messe, il est hautement recommandé de se présenter en fin de journée dans l’église voisine de San Giovanni e Paolo, pour éviter d’avoir à payer les trois euros nécessaires pour découvrir les superbes tableaux et monuments funéraires que compte cette église. Ainsi, on dénombre un gigantesque retable de Bellini et un très beau tableau de Lorenzo Lotto, Les aumônes de saint Antoine, qui vient, lui aussi, d’être fraîchement restauré. Comme il s’agit d’une église ordinairement payante, l’éclairage est permanent, mais un peu violent…

Les choses ont bien changé. Autrefois, c’était l’Église qui donnait aux pauvres, maintenant ce sont les pauvres qui doivent jeter des pièces dans les églises pour en admirer les trésors… On retiendra également un magnifique Saint Joseph à l’enfant produit dans l’atelier de Guido Reni, un autre Saint Joseph à l’enfant qui aura encore échappé à la vigilance de J.-P. Winter… Décidément !

Parmi les curiosités de cette église dominicaine, on s’attardera aussi devant le pied de Sainte Catherine de Sienne, conservé dans un reliquaire en bois doré.

Fin de partie à 19h00. C’est l’heure de chasser les pèlerins de l’art des églises de Venise. Dommage, car j’aurais bien aimé revoir Santa Maria dei Miracoli, cette petite église tout en marbre, bâtie sur pilotis, et qui flotte comme une meringue sur l’eau…

Sublime, non?


Mais elle était fermée. Cela dit, ce n’est pas très grave, cette église est aussi belle à l’extérieur qu’à l’intérieur. Quand les églises ferment à Venise, une autre heure démarre, celle du spritz (apéritif local dont nous n’avons jamais été de grands fans avec Pierre), et des terrasses de café qui se remplissent...


Vicenza, città bellissima

Lorsqu’on arrive à Vicence avec l’intention de découvrir les nombreux musées et palais que compte la ville, on se retrouve tout de suite devant un choix cornélien : faut-il acheter la Vicenza Card ou la Palladio Card? Grave question, qui oblige à examiner les mérites respectifs de chacune des cartes. Commençons donc par la Vicenza Card, qui est plus ancienne. La commune de Vicence a, en effet, depuis quelques années élaboré une géniale formule qui permet une visite couplée de tous les musées de la ville pour seulement 8 euros. Valable trois jours, cette carte permet de visiter à la fois le Teatro Olimpico, le Palazzo Chiericati, qui abrite une très intéressante Pinacoteca Civica, le Museo Diocesano, qui conserve tous les tableaux exposés autrefois dans l’église Santa Corona, ainsi que trois autres musées d’un intérêt plus variable, comme le musée de la Résistance ou le musée d’Histoire naturelle. La Palladio Card, qui vient de voir le jour cette année propose, pour 10 euros, un accès à six villas palladiennes choisies, ainsi qu’un accès réduit à six autres lieux palladiens, comme le Teatro Olimpico ou la Villa di Maser à Trévise. Mais, quand on regarde attentivement les sites retenus, cette dernière formule paraît beaucoup moins intéressante car, sur la centaine de villas palladiennes qui émaillent la Vénétie, la Palladio Card permet l’accès à des villas très éloignées les unes des autres (la Villa Contarini à Padoue, la villa Emo à Trévise, la villa Badoer à Ravigo). Chose étonnante, la Villa Almerico Capra, dite « La Rotonda », qui est située en bordure de Vicence, ne fait même pas partie des six villas retenues dans cette formule, ce qui oblige par conséquent les adeptes de la Palladio Card à voyager. Enfin, la réduction pour les autres sites palladiens, paraîtra aussi toute relative avec cette carte : ainsi l’accès pour le Teatro Olimpico passe-t-il seulement de 8 à 6 euros. On aura donc compris que, après sévère examen, nous avons opté pour la Vicenza Card.
Après la visite du Teatro Olimpico, qui constitue le premier théâtre moderne à disposer d’une scène couverte et de gradins en forme semi-elliptique, qui rappelle les théâtres antiques, nos pas nous ont portés vers le Palazzo Chiericati, dont le projet a été conçu par Palladio en 1550 mais achevé seulement au XVIIe siècle. Depuis 1855, le Palazzo Chiericati est devenu le siège du Musée Civique de Vicence.
Qu’y trouve-t-on de beau à l’intérieur ? Tout d’abord, des fresques décoratives que Chiericati lui-même avait imaginées pour décorer son palais.

Ensuite, comme pratiquement tous les musées italiens, ont peut y admirer plusieurs œuvres de Véronèse, une Vierge à l’enfant placée entre Sainte Catherine et Saint Pierre, mais surtout un fragment de fresque prélevé dans la Villa Soranzo qui représente un délicieux putto.

On trouvera encore, pêle-mêle, une Sainte Conversation de Cima de Coneglione, une Sainte Famille de Prospero Fontana (peintre bolognais découvert lundi à Vérone), un Van Dyck représentant les Trois âges de la vie, un sublime Tiepolo,

et, chef-d’œuvre parmi les chefs d’œuvre, une Adoration des Mages de Marcello Fogolino, un peintre vicentin qui a imaginé ce tableau pour décorer une chapelle de l’église San Bartolomeo de Vicence.


Le style fait naturellement penser à Carpaccio tant pour la disposition des personnages dans l’espace, le souci de l’anecdote et la richesse descriptive, que pour le parfum légèrement orientalisant qui s’en dégage. On y retrouve tous les accessoires que Carpaccio affectionne : les turbans, les aigrettes, les pompons, de somptueux brocards,

de luxueux caparaçons, de magnifiques étendards qui palpitent au vent, ainsi que de nombreux animaux exotiques, éléphants, perroquets, singes, qui agrémentent la scène.


Par le traitement des personnages, et leur accumulation dans le cortège des mages, Carpaccio évite soigneusement le danger que signalait Alberti dans son De Pictura, à savoir le « tumulte », c’est-à-dire la confusion dans la représentation. 

Ici, au contraire, chaque personnage se détache comme une note musicale. Et c’est la beauté et la richesse des couleurs qui contribue en grande partie à la clarté de la composition : pratiquement chaque personnage est encadré par un autre revêtu de couleurs complémentaires aux siennes. On n’en finirait pas de se perdre dans chaque méandre de ce tableau. Ce qui est curieux, c’est que Vasari ne dit pas un traitre mot de ce peintre dans ses Vies des plus excellents peintres alors qu’il est si prolixe pour des artistes de moins grand talent, comme Garofalo. Pourtant cet artiste devait avoir une haute conscience de la valeur de son œuvre puisqu’elle est signée à deux endroits distincts, sur un cartel déposé au pied du tabouret où est assise la Vierge,

et sur le harnais d’un cheval.

On ne sait pas grand-chose sur Fogolino, hormis qu’il a été banni de Venise pour complicité de meurtre en 1527 et qu’il s’est établi ensuite à Trenta où il est probablement mort en 1558.
Dernier musée à découvrir impérativement, le Musée diocésain de Vicence, situé juste à côté du Duomo, qui expose – entre autres – les tableaux de Véronèse, Bellini et Pittoni qui étaient autrefois suspendus dans les diverses chapelles de la chiesa Santa Corona. Ce musée est un petit bijou ; il a été entièrement rénové par une banque locale qui n’a pas lésiné sur les moyens : sols et chambranles en marbre, rampes d’escalier en cuir, éclairage parfaitement adapté. Outre qu’on n’y croise personne, on peut y découvrir, dans la dernière salle, de somptueux tableaux, une Sainte conversation de Bartolomeo Montagna, un Baptême du Christ de Bellini, un Christ bénissant de Paris Bordone, une Adoration des mages de Véronèse et, last but not least, trois œuvres de mon cher Fogolino, une Madone à l’étoile, et deux fresques représentant Santa Catarina et Santa Barbara.
Mais Vicence est aussi un musée à ciel ouvert. On conseillera donc une dernière promenade sur les hauteurs de la ville.

Passée l’esplanade du Monte Berico qui offre un panorama exceptionnel sur la cité de Palladio, il existe un petit chemin pédestre, fréquenté par personne, qui conduit tout droit à la villa Valmarana dite ai Nani car elle est entièrement bordée de nains.

La légende voudrait que le premier propriétaire, dont la fille ne grandissait pas, eût l’idée de l’enfermer dans cette prison dorée et de la placer au milieu de nains pour lui cacher son handicap. La villa, qui est habitée par des particuliers, abrite des fresques de Tiepolo. Mais outre le coût de la visite, 8 euros pour cinq petites fresques, il faut compter deux euros supplémentaires pour le dérangement ! On a donc fait le choix de laisser ces heureux propriétaires à leur quiétude, d’admirer la villa depuis la grille...

et de passer notre chemin jusqu’à la Villa Rotonda, chef-d’œuvre de l’art palladien. Le coût de la visite est le même. Rien que pour se promener dans les jardins, il faut raquer 5 euros (soit dit en passant, c’était 2 euros en 2005). Et 5 autres euros pour l’intérieur, soit dix euros. Nous nous serons donc contentés, là encore, de la vue extérieure depuis la grille et la route. Admirable !

mercredi 13 mai 2009

À Venise, les églises ne connaissent pas la crise


Séjournant une semaine en Vénétie, il paraissait inconcevable de ne pas retourner cette année à Venise, même si, de toutes les villes d’Italie, c’est celle que je connais le mieux, grâce à Danielle qui m’y a hébergé près de trois semaines, si je cumule les séjours. C’est aussi la ville italienne que je préfère : de la Piazzetta aux Zattere, des Frari au Ghetto, de l’Arsenal au Campo San Giovanni e Paolo, tout est tellement irréel, féerique, qu’on a la sensation d’être plongé, perpétuellement, dans un conte des Mille et une nuits. Pourtant Venise a un point commun avec Florence, la ville que j’aime le moins en Italie : jamais, après une journée, on éprouve aussi fortement l’impression de ressembler à un pigeon que l’on aurait plumé. Cela commence dès l’arrivée, en descendant les marches de la gare Santa Lucia, quand on se retrouve nez à nez avec le Ticket point qui indique les prix des billets du vaporetto.

En quelques années, ce prix a augmenté de façon faramineuse au point que l’heure de vaporetto s’élève désormais à 6,50 euros. Je dis bien l’heure. Comptez 18 euros pour un forfait à la journée et 28 euros pour les 48h00. À Venise, les prix du transport sont de deux types : des prix de marché pour les touristes, selon la rigoureuse loi de l’offre et de la demande, et des prix encadrés pour les Vénitiens, qui ne payent par conséquent pas le même tarif : 35 euros le mois (Danielle me confirmera le chiffre). C’est, à ma connaissance, la seule ville au monde qui pratique des tarifs discriminatoires en matière de transport pour les touristes. Venise s’est même offert le luxe, l’année dernière, d’inaugurer une ligne de vaporetto réservée aux seuls Vénitiens. Les touristes n’ont pas le droit de l’emprunter. Imagine-t-on à Paris une ligne de métro réservée aux Parisiens ?
Passée cette première étape qui laisse un premier goût désagréable, on se laisse alors porter par la magie des lieux. Au bout de quelques mètres de marche, on tombe assez vite sur des églises, qui sont les plus belles de toute l’Italie. Là encore, les églises sont de deux types : payantes ou non payantes. La première église que je voulais visiter, Santa Lucia, relevait par chance de la seconde catégorie, mais elle est tout à fait sinistre, outre qu’elle conserve la dépouille de la sainte martyre. La seconde église croisée sur notre route, à savoir San Giobbe, est en revanche payante : 3 euros l’entrée, mais il est vrai qu’elle abrite aussi quelques tableaux de maître. Cela dit, je dois préciser qu’il est possible de visiter la plupart des églises payantes de Venise en achetant le pass Chorus au prix de 9 euros (solution que nous n’avons pas adoptée cette année, en raison du programme déjà bien assez chargé que j’avais concocté). D’autre part, il existe heureusement à Venise plusieurs églises gratuites qui recèlent de véritables trésors qui n’ont rien à envier à ceux des plus grands musées internationaux. Pour aujourd’hui, nous nous sommes contentés, d’abord, de l’église des Carmes, qui possède rien moins qu’un Saint Nicolas en gloire de Lorenzo Lotto, une Sainte famille de Véronèse,

une Annonciation et une Présentation au temple du Tintoret

et une Nativité de Cima de Coneglione. Mais bien que gratuite, le visiteur est quand même prié de glisser une pièce dans le tronc de l’église s’il veut avoir une chance de voir les tableaux s’illuminer.

À cet égard, le prix de l’éclairage a doublé d’une année sur l’autre pour le Saint Nicolas de Lotto et la sainte Famille de Véronèse. C’était 50 centimes l’année dernière, c’est désormais 1 euro cette année. Ce qui est bizarre, c’est que le prix fixé pour éclairer le Cima est, lui, resté stable.
 
L’Église suivrait-elle la bourse des valeurs artistiques ?
Pour clore ce chapitre des églises, il y a encore quelques astuces à connaître : certaines églises payantes offrent une vue remarquable depuis l’entrée. C’est le cas de Sant' Alvise, une des plus belles églises de Venise à posséder un admirable plafond en trompe l’œil et de délicieux tableaux de Tiepolo : pour les voir, il suffit de tirer discrètement le rideau, de rester sur le seuil de l’entrée, sans se faire remarquer de la personne qui tient la caisse et qui, là où vous êtes, ne peut pas vous voir.

Malheur à vous si vous faites du bruit, vous serez immédiatement rappelé à l’ordre, et si vous ne vous précipitez pas pour payer, cette personne éteindra rageusement toutes les lumières pour que, dépité, vous sortiez. Daniel Arasse avait raison de s’indigner de ces pratiques. Ce n’est pas comme cela que l’on va déclencher chez les étudiants des vocations pour histoire de l’art – discipline véritablement menacée par la rapacité de l’Église.
L’estomac se creusant à force de ruser, il était temps d’aller déjeuner. À Venise, je mange matin, midi et soir toujours au même endroit : Campo Santa Margherita, le plus grand de tout Venise, fréquenté en majorité par les étudiants de l’Université des Sciences Humaines située juste à côté. Al Volo débite des pizzas de différents formats, individuel (2 euros), normal (5 euros en moyenne) ou familial (10 euros). Autrefois, nous prenions, avec ma moitié, chacun une pizza familiale ; avec l’âge, nous nous sommes assagis.

Après la pizza, le café. Là encore, toujours (ou presque) au même endroit : Campo Santa Barnaba. Chose surprenante, une nouvelle gelateria vient d’ouvrir cette année sur ce campo. Elle s’appelle Grom : Il Gelato come una volta (la glace comme autrefois).

J’ai toujours considéré que Venise, à la différence de Bologne ou de Parme, manquait d’un grand glacier. Je n’y ai jamais mangé de bonnes glaces, sauf il y a bien longtemps, au fond de la Via Garibaldi. C’est maintenant chose faite. Dans cette boutique, les parfums varient en fonction des saisons, mais attention les prix ne sont pas italiens, plutôt parisiens : 2,50 euros la boule, c’est du jamais vu dans ces contrées. Il faut en prendre plusieurs pour que les prix décroissent : 3 euros les deux boules.
Après la chiesa dei Carmini, je voulais entraîner ma moitié dans une autre église gratuite que je trouve tout à fait remarquable : San Nicolo dei Mendicoli, au sud du Dorsoduro, mon quartier préféré de Venise. C’est Danielle qui m’a fait découvrir cette église fraîchement restaurée et rouverte au public en 2004. C’est un petit écrin, superbement préservé, avec des tableaux disposés sur la partie supérieure des arcades qui séparent la nef des bas-côtés.

Au plafond, on trouve une magnifique fresque représentant la Trinité. Il n’y a qu’à jeter un euro dans le tronc pour la voir s’illuminer.

Le quartier du Dorsoduro est peut-être l’un des quartiers les moins fréquentés par les touristes.

On a plus de chance d’y croiser des étudiants tout droit sortis de la faculté d’architecture que des hordes de touristes déversés par les paquebots qui stationnent pas très loin.

Nous rejoignons ensuite les Zattere que nous suivons jusqu’à l’église dei Gesuati avant de prendre le rio Terra Antonio Foscarini qui nous porte jusqu’au pont de l’Accademia. Phénomène exceptionnel, le pont se trouve délesté de ses nombreux touristes qui l’encombrent en temps ordinaire. Sans doute un effet de la crise qui touche aussi Venise. L’an dernier, à la même époque, le pont était bondé. Et par bonheur, les échafaudages qui recouvraient l’an dernier la Salute ont disparu.
Passé le pont de l’Accademia, il existe sur le campo Vidal une autre église que je voulais revoir parce qu’elle conserve un magnifique retable de Carpaccio qui représente San Giorgio.

Cette église est gratuite en journée, mais redevient payante en soirée, dès lors qu’on y joue d’infâmes concerts de Vivaldi sur instruments modernes.
Passé le campo San Stefano, on se dirige ensuite vers la Scuola di San Rocco, sorte d’immense reliquaire de l’art du Tintoret que nous n’avions pas revu depuis 2000 et qui constituait l’objectif principal de notre virée sur Venise. Mais voilà que nous croisons sur notre chemin la chiesa San Salvador qui abrite deux magnifiques tableaux de Titien, une Transfiguration, et sa célèbre Annonciation de 1564, l’un des plus beaux tableaux du maître selon moi, peint à la fin de sa vie, alors qu’il approchait les 90 ans. Autant j’ai pu photographier le premier en contrebande,

autant j’ai dû renoncer à photographier le second tableau. C’est qu’entre temps, en effet, une sorte de harpie avait bondi sur moi pour me dire qu’il était strictement interdit de prendre des photos. J’avais beau lui objecter que je photographiais sans flash, celle-ci me répondait, les yeux injectés de sang, que si je voulais des photos, je n’avais qu’à acheter ses cartes postales. Acheter, acheter… les Vénitiens n’ont plus que ce mot à la bouche. Il fallait voir les cartes postales : de vulgaires clichés, datant des années 1970, avec des couleurs complètement délavées.
La contemplation de l’Annonciation m’a pris au moins un bon quart d’heure. Je regardais l’heure : il fallait faire vite pour aller à San Rocco. Mais pour ma moitié, c’était mort. Et en effet, quand nous sommes arrivés à 17h30, les portes avaient fermé depuis une demi-heure. Il nous restait, en consolation, l’église des Frari, située juste à côté, qui par chance était ouverte et gratuite. Il faut savoir que c’est en effet l’une des églises les plus grandioses et, en même temps, les plus chères de Venise. Toutefois, passé 18h00, elle redevient gratuite pour l’office, qui se tient dans une chapelle adjacente. C’est alors qu’on peut voir encore deux autres tableaux du Titien, dont la célèbre Assomption de la Vierge, le plus grand tableau de maître, à la fois par ses dimensions et par sa construction extrêmement savante. On peut y admirer aussi le tombeau pharaonique de Canova et se recueillir sur la pierre tombale de Monteverdi qui, aujourd’hui, était fleurie d’un arum et d’une rose.

Évidemment, on ne peut pas visiter Venise sans se rendre à San Marco, lieu où la magie opère le plus.

Quand nous sommes arrivés, c’était l’heure de l’apéritif, et les terrasses étaient vides.
 
Trois orchestres complètement sinistres produisaient, en guise d’harmonie, un affreux brouhaha qui aurait fait fuir les moins indifférents à la cause stockhausienne. Même l’hiver, cette place n’est pas aussi déserte.

La crise affecte décidément la cité des Doges. Pareillement, je n’ai jamais vu non plus la piazzetta moins remplie de monde : amis voyageurs, c’est le moment de vous rendre à Venise, je vous le dis!

Si, à deux pas de là, le pont des soupirs est recouvert en ce moment d’une horrible bâche à la gloire de Sisley,

il suffit de lui tourner le dos pour continuer d’admirer le génie de Palladio et la vue si poétique sur l’église San Giorgio.

Vient l’heure, ensuite, de retourner au campo Santa Margherita, pour la pizza du soir, avant le train de 22h17. Mais un conseil avant cela : il est préférable de ne pas boire à Venise, car si jamais une pressante envie vous prenait, il faudra encore compter 1,50 euros pour vous soulager (à condition que votre bourse n’ait pas été totalement siphonnée). Magnificence de Venise...