jeudi 30 avril 2009

JF rech. JH bien monté

Ce printemps, le Louvre présente une exposition sur l’Arioste en deux volets : le premier, « Imaginaire de l’Arioste », s’attache à restituer les images, les figures, les thèmes qui ont nourri l’imagination du poète (on trouvera de nombreux dessins de Pisanello) ; le second, « l’Arioste imaginé », explore les résonances que son œuvre, Le Roland furieux, a rencontré dans les arts figuratifs au XIXe siècle, et notamment chez Ingres qui a illustré à plusieurs reprises l’épisode où Roger vient délivrer Angélique. Pour la première fois, je suis sorti de cette exposition en prenant conscience de mes limites en matière d’iconologie. J’ai ainsi découvert que je ne savais pas du tout distinguer le couple formé par Roger et Angélique avec celui formé par Persée et Andromède, moi qui croyais déjouer les pièges les plus grossiers et connaître toutes les ficelles qui facilitent la reconnaissance des personnages.
En effet, cela fait partie du B-A-BA de l’art que de savoir reconnaître au premier coup d’œil tous les saints, y compris ceux qui se ressemblent, comme saint Georges et saint Michel qui ont en commun le combat contre le dragon.




Facile, me direz-vous : le premier est un chevalier qui vient délivrer une princesse en captivité ; le second, un foudre de guerre ou, plus précisément, un archange dont les ailes lui assurent un net avantage au combat.

Même chose pour les saintes. Il est facile de distinguer Marguerite, la patronne des accoucheuses, qui transperce le ventre du dragon qui l’a avalée, en faisant un simple signe de croix (Raphaël l’a peinte redressée, en train de sortir du ventre), de Marthe, qui dompte le dragon en l’aspergeant d’eau bénite, mais surtout en brandissant un crucifix qui l’immobilise totalement. 
Si on quitte maintenant les saints et les saintes et qu’on remonte au modèle qui les inspire, on arrive tout droit à la vie de Jésus. Parmi les différentes épisodes de la vie du Christ, il s’en trouve quelques-uns qui, d’un point de vue formel, mais seulement formel, se ressemblent. C’est le cas, par exemple, de la Transfiguration, telle que Raphaël décidément l’a ici représentée, dans son ultime testament maniériste,

avec l’Ascension du Christ, dont Garofalo a proposé ici un échantillon :

Bien que ressemblantes, les deux scènes n’ont pourtant rien à voir. La Transfiguration a lieu du vivant de Jésus, sur une montagne, en présence des prophètes Élie et Moïse ; elle correspond à un moment où la lumière, source de vérité, nimbe Jésus de blanc. Par ailleurs, c’est un épisode qui précède celui de la guérison de l’épileptique, que Raphaël ne s’est pas privé de peindre, en contrebas de la scène, tandis que l’Ascension a lieu forcément après la crucifixion. Le seul élément qui peut semer le doute, si on ne reconnaît pas Élie et Moïse, c’est la blancheur du linceul qui peut rappeler la brillance associée à la Transfiguration.

Si nous quittons maintenant le Nouveau Testament pour nous élancer vers l’Ancien, on découvre la figure de Judith qui ne doit bien sûr pas être confondue avec celle de Salomé. Judith tranche la tête d’Holopherne avec une épée et bénéficie toujours de la complicité de sa servante qui, après l'effort, lui tend un panier, un vulgaire sac, où échoue la tête du prophète. 
Tandis que Salomé ne saisit aucun glaive, ne tranche aucune tête ; elle se contente simplement de concevoir la décapitation et reçoit en présent la tête du Baptiste sur un plateau doré ou argenté, c’est selon.

Donc, si on résume, le signe de croix pour Marguerite et le crucifix pour Marthe, l’épée pour Judith et le plateau pour Salomé. Mais tout se corse si on découvre une Marguerite avec un crucifix, une Judith avec un plateau ou bien une Salomé avec une épée. Tout peut aussi rentrer dans l’ordre si, comme Panofsky, on arrive à établir avec certitude que les légendes de Marguerite et de Marthe ont fusionné vers 1300, si on reconnaît la servante à côté de Judith, ou les parents de Salomé.

Revenons maintenant, après ce long détour, à notre exposition sur l’Arioste. Comment faire pour distinguer Persée et Andromède de Roger et Angélique? C’est là où je voulais en venir. Pour illustrer mon propos, voici, un tableau maniériste représentant Persée et Andromède :

Et voilà le tableau d’Ingres représentant Roger et Angélique que l’on peut voir au Louvre :

À première vue, il n’y a que des points communs entre les différents personnages qui remplissent ces deux tableaux : Andromède et Angélique sont enchaînées à un rocher. Andromède et Angélique sont menacées par un monstre marin. Andromède et Angélique sont nues. Andromède et Angélique ne rêvent que d’une chose, être libérées par un homme bien monté sur un cheval et armé d’une puissante pique.
Il y a vraiment de quoi en perdre son latin. Et je dois avouer que je ne suis pas le seul. Il existe un tableau de Delacroix dont les conservateurs du Louvre ne sont pas parvenus à démêler le sujet. C’est celui-ci, que l’on peut voir également à cette exposition :

Il s’intitule : Saint Georges combattant le dragon ou Persée délivrant Andromède. Delacroix était-il joueur? Je l’ignore, mais en tout cas son tableau aurait pu s’intituler aussi : Saint Georges combattant le dragon ou Persée délivrant Andromède ou encore Roger délivrant Angélique
Ce qui penche en faveur de Saint Georges combattant le dragon, c’est le cheval qui, à la différence de celui de Persée, n’est pas un Pégase, tandis que de nombreux éléments plaident dans ce tableau pour Andromède ou Angélique : la jeune femme en captivité à l’arrière-plan, la chaîne à son bras et le rocher grignoté par les flots marins.
Il existe pourtant, comme je l’ai appris ce soir, un élément discriminant sur lequel on peut s’appuyer pour distinguer Persée de Roger (et donc Andromède d’Angélique). Cet élément, c’est, comme dans le Saint Georges de Delacroix, l’animal fabuleux qui soutient le héros dans son combat. Un simple cheval pour saint Georges ce qui est normal pour un chevalier. Un Pégase pour Persée et... un hippogriffe pour Roger.
Un hippogriffe! Voilà donc ce qui est sorti de l’imagination de l’Arioste, nourrie par la vision de quelques grotesques, comme tend à l’accréditer l’exposition du Louvre qui en présente quelques-uns de Perino del Vaga. Un hippogriffe, c’est-à-dire, cet animal à mi-chemin entre le cheval et le griffon, qui peut foncer sur sa proie avec la rapidité de l’aigle.
Si on y prête attention, voilà donc ce qu’on peut observer minutieusement sur le tableau du Louvre : des griffes à la place des sabots, et un bec à la place des narines, autant d’éléments qui devraient me mettre à l’abri de monumentales confusions lors de mon prochain voyage en Italie, où je risque fort de recroiser d’autres Roger chevauchant des hippogriffes, et d’autres captives, pas forcément angéliques, qui attendront d’être délivrées par un jeune homme, bien monté de préférence.

dimanche 26 avril 2009

La Physiologie du mariage de Balzac

Freesias et renoncules offerts par une créature balzacienne
Il n’aura échappé à personne que, depuis quelques temps maintenant, j’ai mis le pied dans un engrenage en prenant mon parti de lire toute La Comédie humaine. J’y suis encouragé à la fois par la beauté de l’écriture, que je trouve proprement fulgurante, par le génie de la construction dramatique, qui ne cesse de se renouveler, et par la multiplicité des points de vue qui s’y expriment. Partant de là, je n’arrive pas à comprendre pourquoi l’auteur des Ratés de la famille a limité son enquête sur « les formes sociales de la sexualité » à seulement quelques textes de Balzac, alors qu’il s’en présente tant d’autres qui offrent des perspectives intéressantes sur la famille, au point de réfuter la thèse principale de l’auteur qui voudrait faire de Balzac le défenseur d’un modèle hétéronormatif (excusez l’anachronisme) : Mémoires de deux jeunes mariées, Une double famille, La Paix du ménage, Honorine, Le colonel Chabert, La Femme de trente ans, pour parler des quelques romans que j’évoquerai prochainement. En attendant, il me semble urgent de revenir sur La Physiologie du mariage, un livre programmatique qui fait la part belle aux célibataires et qui dresse l’inventaire de toutes les « bizarreries conjugales » (XI, 1157) (adultères, séparation de corps, procès en interdiction, divorces, remariages) que Balzac saura mettre plus tard admirablement en scène.
L’auteur a trente ans quand il publie son texte qui n’est pas un roman, mais un essai, quand bien même il s’y rencontre – comme dans De l’amour de Stendhal – de très nombreuses anecdotes conjugales appelées à former plus tard la trame de ses nombreux romans... Prenant appui sur Brillat-Savarin qui a scruté la question du goût, Balzac a l’idée d’étendre à la question du mariage les mêmes analyses que l’auteur de La Physiologie du goût avait appliquées quelques plus tôt à la cuisine et à la gastronomie.
L’ouvrage a d’abord paru anonymement avec pour titre complet : Physiologie du mariage ou méditation de philosophie éclectique sur le bonheur et le malheur conjugal par un célibataire. Ce n’est donc pas le moindre des paradoxes que ce livre, qui vise à prémunir les maris contre le danger que font peser sur les ménages les millions de célibataires, soit écrit par… quelqu’un qui n’a jamais été marié et qui n’a pas non plus l’intention de le devenir. La question du mariage a beau être sérieuse, puisqu’elle touche à la propriété et à l’avenir des sociétés, Balzac a bien l’intention d’en rire : « La matière était si grave qu’il a constamment essayé de l’anecdoter » écrit l’auteur qui reconnaît « qu’aujourd’hui les anecdotes sont le passeport de toute morale et l’antinarcotique de tous les livres » (911). Et Balzac d’ajouter plus loin : « Quant à notre fantaisie de rire en pleurant et de pleurer en riant, comme le divin Rabelais buvait en mangeant et mangeait en buvant ; quant à notre manie de mettre Héraclite et Démocrite dans la même page, de n’avoir ni style ni préméditation de phrase… Hors du tillac les vieux cerveaux à bourrelet, les classiques en maillot, les romantiques en linceul, et vogue la galère » (920). Qu’on ne s’y trompe donc pas : on trouvera dans cette Physiologie les énoncés les plus contradictoires sur les femmes, sur la famille et sur le mariage. Il serait donc malvenu de pointer ici les «incohérences » du texte, d’en démonter l’idéologie sous-jacente, comme le ferait un sociologue critique, car une plaisanterie n’est pas justiciable d’une interrogation « vrai » / « faux ». La seule question à laquelle il convient de répondre quand un auteur s’avise de plaisanter est plutôt : « drôle » ou « pas drôle ».
Prenons l’exemple des femmes. Balzac puise chez Rabelais ou Diderot bon nombre de lieux communs sur le varium et mutabile semper femina pour expliquer l’adultère et la cause de l’infortune des maris. Mais si on s’arrête là, on se condamne, comme Michael Lucey, à faire de Balzac un profond misogyne. Les hommes, en effet, ne sont pas logés à une meilleure enseigne : il les décrit, au mieux, comme des « orangs-outans » qui « se marient sans savoir ce qu’est une femme » (954), au pire comme des «loups » (928) qui veulent dévorer « le petit troupeau d’un million de brebis blanches » que compte la France, des loups – dira-t-il plus loin – « bien endentés, bien décidés à mordre » (940). Il ne peut pas être plus clair non plus quand il affirme que « les sociétés consacrent l’esclavage de la femme » (978) et quand il reconnaît que le mariage est une pièce maîtresse de ce dispositif puisque c’est lui qui « traite la femme en esclave » (914). Aux femmes qui ne seraient toujours pas effrayées par le mariage, il leur rappelle, comme il le fera dans Le contrat de mariage, qu’il peut gâter leur taille et « qu’il y a des hommes plus bêtes et véritablement plus laids que Dieu ne les aurait faits » (940).
Par conséquent, s’il se rencontre dans le monde tant de femmes qui trompent leur mari, ce n’est pas du tout parce que les femmes seraient par nature volages ou superficielles, c’est parce que leur mari sont proprement consternants : « Les fautes des femmes sont autant d’actes d’accusation contre l’égoïsme, l’insouciance et la nullité des maris » (956). Ce qui fait donc la force de ce texte, c’est qu’on peut y lire des choses qui confortent les deux parties : les hommes et les femmes, les défenseurs et les adversaires de la famille.
Autant la première partie peut paraître favorable aux femmes, autant la seconde l’est davantage aux hommes. Balzac est un célibataire qui s’adresse autant à des célibataires appelés au mariage qu’à des maris « prédestinés » (951) à être trompés. Si les premiers concernés sont généralement des « banquiers qui travaillent à remuer des millions, (951-952) », il faut compter également parmi les prédestinés « les savants qui demeurent des mois entiers à ronger l’os d’un animal antédiluvien, à calculer les lois de la nature » et les «poètes dont toutes les forces animales abandonnent l’entresol pour aller dans l’étage supérieur », tel le baron de Nucingen de Splendeurs et misères des courtisanes.
On l’aura compris : La Physiologie du mariage vise donc à prémunir les maris contre « l’épée du célibat » (1155), une épée fatale qui peut à tout moment les transpercer. Et c’est à ce moment-là que toute la pensée de Balzac va se cristalliser sur le célibataire, qu’il compare à un Minotaure jeté dans le labyrinthe du bonheur conjugal, qui n’aura de cesse de capturer les épouses et semer la panique dans les familles. En sémioticien avant la lettre, Balzac s’intéresse aux symptômes du mal : « Vous arrivez monté sur un cheval de prix, que vous aimez beaucoup, et entre deux baisers, votre femme s’inquiète du cheval et de son avoine… Symptôme » (998). « Une femme qui ne prenait aucun soin d’elle-même passe subitement à une recherche extrême sans sa toilette. Il y a du minotaure ! » (1176).
Après avoir énuméré les causes générales qui font basculer tous les mariages dans la crise, Balzac cherche les moyens de combattre le Minotaure, le terrible génie du Mal : le Célibataire ! Le premier moyen de retarder le mal, prévient Balzac, est de faire des enfants : « Une femme occupée à mettre au monde et à nourrir un marmot n’a réellement pas le temps de songer à un amant ; outre qu’elle est, avant et après sa couche, hors d’état de se présenter dans le monde » (1031). Si l’épouse ne se laisse pas convaincre, Balzac suggère aux maris de leur lire quelques pages de l’Émile de Rousseau afin d’«enflammer [leur] imagination pour les devoirs de mère » (1031). À l’âge de trente ans, continue Balzac, la vertu des femmes commence à vaciller devant le « célibataire pimpant» (1129) : il est grand temps alors de mettre en place une police conjugale. Le mariage se transforme alors en un véritable duel entre le mari et le célibataire. Pour sortir victorieux, le mari doit exercer une attention de tous les instants sur sa femme. Et si ce n’est pas assez, soupire Balzac, il faut donc se résoudre à acheter un chien : « En laissant toujours sous vos fenêtres un de ces incorruptibles gardiens, vous tiendrez en respect le Minotaure » (1042).
Alors féministe ou anti-féministe Balzac? Quittons le texte, pour aller vers ce que Genette appelle le paratexte. Dans une lettre du 5 octobre 1831 adressée à Mme de Castries, Balzac écrit: « La Physiologie, Madame, fut un livre entrepris dans le but de défendre les femmes – je sentis que si, pour commencer à répandre des idées favorables à votre émancipation et à une éducation plus large, plus complète, je m’y prenais vulgairement et en annonçant mon dessein, je passerais tout au plus pour l'ingénieux auteur d'une théorie estimée, alors, j’enveloppais ou, pour être modeste, je tâchai d’envelopper mes idées, de les rouler dans une forme acerbe, piquante, qui réveillât les esprits et leur laissât des réflexions à méditer » .
On s’en formera une idée en analysant le passage le plus drôle de La Physiologie du mariage, à savoir la fameuse ode à la migraine, que j’ai reproduite plus bas. Quel peut donc bien être le sens de ce texte ? Une satire sur les femmes ? Un réquisitoire contre l’hypocrisie féminine ? Inutile d’aller si loin. En fait, le texte peut se lire de deux manières : sémantiquement, il vise à renforcer la sagacité maritale, comme l’affirme Balzac, mais pragmatiquement, il peut fournir aux femmes des armes pour se soustraire à l’emprise sexuelle de leur mari, des armes décisives qui leur permettront de lutter efficacement dans la « guerre civile» qu’elles engagent avec leur mari. Élargissons maintenant la question à la Physiologie du mariage. Elle peut être perçue comme une formidable machine de guerre à l’encontre des femmes que Balzac accuse un peu trop facilement de céder à la tentation ; elle peut aussi sauver les femmes d’une union désastreuse, comme semble l’avoir perçu bon nombre de lectrices, qui auront pu apprendre à éviter de se marier avec ce qui, selon Balzac, constitue l’horreur absolue : un homme « gros et gras comme un député du centre » (1151).

jeudi 23 avril 2009

« Se faire chier copieusement sur la tête »

Vendredi dernier, j’avais une folle envie de saucisson pistaché. Comme je sortais du Leroy-Merlin des Halles, les bras chargés de géraniums, et qu’il était trop tard pour traverser Paris et aller chez Le Lann, je me suis souvenu qu’il existait, rue Rambuteau, une petite boutique où je pourrais trouver mon bonheur. En m’y rendant, je découvre alors la patronne en pleine activité derrière sa vitrine, en train de recouvrir ses pâtés et ses terrines. J’attends quelques secondes – elle paraît fort affairée – avant de comprendre qu’elle n’a pas du tout l’air décidée à me servir et, même, qu’elle affecte complètement de m’ignorer. Pour en avoir le cœur net, je lui demande à tout hasard si elle est fermée. Et elle, sobrement : « J’essaie. » Imperturbable, elle continue de ranger ses saucisses. J’avoue être parfois très bête, mais en l’espèce, je n’arrive pas à savoir si son « J’essaie » décrit le début ou la fin d’un processus, à savoir la fermeture de sa boutique. La réponse a beau être brève et tenir en un mot, elle présente, pour parler comme les logiciens, un caractère d’indécidabilité : la boutique n’est plus tout à fait ouverte mais elle n’est pas non plus tout à fait fermée. Alors que faire dans ce cas-là? Tenter d’obtenir l’objet de sa convoitise ou bien y renoncer et passer mon chemin pour ne pas contrarier la bonne marche de la boutique ? La réponse m’est venue simplement : « Excusez-moi, mais est-ce qu’il encore possible d’être servi ? » Elle, avec un léger soupir : « Oui, si vous voulez, puisque vous insistez tellement ! » Moi : « Pardonnez-moi, mais si je vous dérange, dites-le moi » Elle, manifestement de mauvaise foi : « Non, vous ne me dérangez pas, qu’est-ce que vous voulez ? »
Thomas Bernhard disait quelque part qu’accepter un prix littéraire, ce n’était rien d’autre que se laisser chier copieusement sur la tête. J’avoue avoir été faible et m’être, moi aussi, laissé chier copieusement sur la tête en acceptant de répondre : « Un saucisson pistaché. » Et pendant qu’elle m’emballait mon saucisson, pendant que je fonçais en direction du métro avec mon trophée, je ne pouvais pas m’empêcher de me trouver honteux. Une voix intérieure me criait, comme une des sorcières de Macbeth : « Tu as été minable, comment as-tu pu accepter de te laisser humilier? Tout ça pour un saucisson pistaché ! si encore c’était celui de Vessière... » La sorcière avait bien raison : ma soumission est parfois consternante. Mais la vérité m’oblige à préciser : « Tout ça pour un saucisson qui, au final, était tout juste moyen ! »