dimanche 29 mars 2009

En cavale pour Cavalli

Ce dimanche, c’est à Sceaux, chez les Scéens et les Scéennes, que Pierre m’a entraîné, poussé cette fois par un motif purement musical : un concert de Cavalli, avec Gérard Lesne et son fameux ensemble Il Seminario musicale.
Les concerts de Cavalli étant si rares, on n’hésite pas une seule seconde à s’y précipiter, y compris lorsqu’ils ont lieu à Sceaux surtout, je devrais dire, quand ils ont lieu à Sceaux, une ville réputée pour ses chocolats c’est ici que Patrick Roger a fait ses premières classes et ses pâtisseries : Franck Debieu est le chef-pâtissier de la maison Létoile du berger.


Tandis que ma moitié a choisi un mille-feuilles qui, hélas, était tout juste moyen...

j’ai opté, moi, pour une tarte au citron qui était divine. Et qui, de façon tout à fait originale, reposait sur un petit biscuit sablé absolument délicieux :

Le concert commençant à 17h00, on ne s’étonnera pas que la recherche de la pâtisserie idéale ait donc constitué le terminus a quo, et non le terminus ad quem, de notre cavale dominicale.
L’estomac placé ensuite dans « une heureuse disposition de paresse et de silence » comme dit Balzac dans LAuberge rouge que je lis en ce moment , il était alors temps de se présenter au théâtre pour écouter Gérard Lesne qui, étonnamment, était accompagné de Stéphanie Révidat. Ils ont commencé leur concert en interprétant des airs d’Egisto, l’un des premiers opéras de Cavalli, qui a le malheur de n’être jamais joué alors que la musique en est pourtant de part en part sublime, avant de poursuivre avec l’Ormindo, remis à l’honneur il y a trois ans avec Jérôme Corréas et... Stéphanie Révidat dans le rôle d’Erisbe.

À deux, ils ont su extraire les meilleurs morceaux de cet opéra qui se sont enchaînés avec beaucoup de fluidité et d’intelligence musicale. Et, à leurs côtés, ils ont pu compter sur l’ardeur de plusieurs musiciens qui m’ont paru tout à fait extraordinaires, à commencer par le flûtiste Benoît Toïgo qui m’a fait la plus forte impression. Ce dernier jouait avec beaucoup d’inspiration et soufflait rageusement dans ses différentes flûtes comme un satyre en rut qui aurait eu à sa disposition une dizaine de nymphes tout droit sorties d’un bain. J’adore quand les musiciens se donnent corps et âme à leur instrument. C’était le cas ici et c’était spectaculaire. Comme le dit ma moitié, « c’est fou, parfois, ce que certaines personnes portent leur sexualité en bandoulière ! »
Il faudrait évoquer aussi la claveciniste Violaine Cochard, la violiste Florence Bolton, la harpiste Angélique Mauillon, que nous avions vue cet hiver avec Doulce mémoire, et le jeune violoniste Patrizio Germone avec lequel Benoît Toïgo entretenait une évidente complicité.
Dans la seconde partie, Gérard Lesne et Stéphanie Révidat ont repris des extraits de Xerse et Giasone intercalés par une petite pièce instrumentale, La Pezzoli, de Giovanni Legrenzi. Si, à l’évidence, la voix de Gérard Lesne n’est plus tout à fait ce qu’elle était, en revanche, le spectacle qu’il a proposé était d’une grande subtilité et justesse musicales. Et comme la réalisation de pareil spectacle requiert, bien plus qu’une belle voix, un beau phrasé, une bonne connaissance du style musical de l’époque, on peut dire que le concert aura été admirable puisque Gérard Lesne possède toutes ces qualités au plus haut point. Comme quoi, le style c’est vraiment l’homme.


mardi 24 mars 2009

Le Contrat de Mariage de Balzac (1835)

Guillaume Bodinier, Contrat de mariage en Italie, 1831 (Louvre)

Poursuivant mon exploration des célibataires de La Comédie humaine, je me suis plongé ces derniers jours dans Le Contrat de mariage, une œuvre que, pour une fois, l’auteur des Ratés de la famille n’a pas écarté de son corpus de travail, bien qu’il n’en ait pas parlé dans des termes absolument satisfaisants, comme je vais tâcher de le montrer.
Pour bien comprendre de quoi il est question dans ce livre, il est absolument nécessaire d’avoir présent à l’esprit ce que Balzac écrivait à Mme Hanska au sujet du Contrat de mariage : « J’ai peint toutes les infortunes des femmes : il est temps de montrer aussi la douleur des maris ».
Si l’on ignore cela, on se condamne, comme Michael Lucey, à faire de Balzac un «profond misogyne », ce qui paraît assez éloigné de la vérité. Un être profondément misogyne n’aurait jamais idéalisé la plupart de ses héroïnes en les faisant dériver du type de la Madone de Raphaël cest le cas de Modeste Mignon ou de Véronique Sauviat ni conçu des femmes grandioses que lon songe à Pauline de Villenoix, la femme-ange. Il ne faut jamais oublier que Balzac cherche à peindre et à embrasser tous les types y compris, donc, les femmes méchantes : « Le public n’aime pas cela, mais il faut réunir tous les avis, toutes les classes, être universel » dit-il à sa sœur en 1835, au moment où il achève Le Contrat de mariage (Correspondance, Paris, Gallimard, 2006, p. 1146).
On aurait donc tort de s’appuyer, comme le fait Michael Lucey, sur cet unique texte pour affirmer que s’y exprime une des « caractéristiques profondes aux romans de Balzac », à savoir : « une perception et une description aiguës des causes et des conditions de l’infériorité des femmes en même temps qu’une misogynie profonde » (RF, 66). Lucey ne voit pas que les discours peu flatteurs qui s’expriment ici à l’encontre des femmes sont pris dans une perspective plus générale, celle qui vise à fournir une illustration du fameux « drame des maris ».
En effet, quoi de plus normal, dans un roman qui entend peindre l’infortune des maris, que de rencontrer des hommes comme Paul de Mannerville qui se font plumer et des femmes comme Mme Evangelista qui font preuve d’une infinie rouerie : « Les naturalistes nous ont dépeint les mœurs de beaucoup d’animaux féroces ; mais ils ont oublié la mère et la fille en quête d’un mari » (592) ?
De la même façon, c’est parce que Balzac a l’idée de mettre en scène un mari qui va se faire avoir comme un bleu par sa belle-mère qu’il a impérativement besoin que cet homme soit faible. Et comment se manifeste cette faiblesse, si ce n’est d’abord par le sobriquet – la fleur des pois – dont il est affublé : « Paul était bien cette fleur délicate qui veut une soigneuse culture, dont les qualités ne se déploient que dans un terrain humide et complaisant, que les façons dures empêchent de s’élever, que brûle un trop vif rayon de soleil, et que la gelée abat » (537) ?
Sa faiblesse va ensuite être traduite par un ensemble de dispositions (« il avait une douceur féminine dont on lui savait gré ») et de caractéristiques physiques traditionnellement associées au féminin Un teint blanc rehaussé par la coloration de la santé, de belles mains, un joli pied, des yeux bleus à longs cils, des cheveux noirs des mouvements gracieux, une voix de poitrine qui se tenait toujours au médium et vibrait dans le cœur, tout en lui s’harmoniait avec son surnom »).
Pour compléter ce tableau, l’éducation frivole qu’il reçoit peut fournir des motifs d’inquiétude supplémentaires sur le peu de chance qu’aura Paul de s’en sortir : « Paul faisait donc tous les matins des armes, allait au manège et tirait le pistolet. Le reste du temps, il l’employait à lire des romans, car son père n’admettait pas les études transcendantes par lesquelles se terminent aujourd’hui les éducations » (529).
Voilà donc un tableau à peu près complet du mari qui va se faire plumer. Pourtant, on ne peut pas dire que Paul de Mannerville n’ait été mis en garde. Son meilleur ami, Henri de Marsay, le plus célèbre dandy de toute la comédie humaine, l’avait prévenu: «Sois bon père et bon époux, tu deviendras ridicule pour le reste de tes jours » (530). Ailleurs : « Ne te marie pas. Qui se marie aujourd’hui ? des commerçants dans l’intérêt de leur capital ou pour être deux à tirer la charrue, des paysans qui veulent en produisant beaucoup d’enfants se faire des ouvriers, des agents de change ou des notaires obligés de payer leurs charges, de malheureux rois qui continuent de malheureuses dynasties » (531).
Henri de Marsay est l’un des personnages de La Comédie humaine les plus socioclastes qui soient, si l’on permet le néologisme, en ce qu’il s’attaque à l’un des piliers de société, à savoir le mariage considéré comme « la plus sotte des immolations sociales » (ibid.). À la vie de l’homme marié, il oppose énergiquement celle du célibataire : « As-tu jamais sondé la vie du garçon de la vie de l’homme marié ? Écoute ? Garçon, tu peux te dire : “je n’aurais que telle somme de ridicule, le public ne pensera de moi que ce que je lui permettrai de penser”. Marié, tu tombes dans l’infini du ridicule ! Garçon, tu te fais ton bonheur, tu en prends aujourd’hui, tu t’en passes demain ; marié, tu le prends comme il est, et, le jour où tu en veux, tu t’en passes. Marié, tu deviens ganache, tu calcules tes dots, tu parles de morale publique et religieuse, tu trouves les jeunes gens immoraux, dangereux, enfin tu deviendras un académicien social. Tu me fais pitié » (532). Sous ce rapport, Henri de Marsay partage ainsi bon nombre de propriétés avec Vautrin, autre socioclaste, qui, dans Le Père Goriot, dissuadait Rastignac de fonder une famille : « Ah mon ami, n’ayez pas d’enfants ! Vous leur donnez la vie, ils vous donnent la mort, vous les faites entrer dans le monde, ils vous en chassent » (III, 273). Et comme Vautrin, qui proposait encore à Rastignac de se débarrasser du fils Taillefer pour faire de sa sœur une riche héritière, Henri de Marsay propose à Paul, à la fin du roman, de se débarrasser de Felix Vandenesse qui est devenu entre temps l’amant de sa femme (voir Le Lys dans la vallée).
Paul, qui est par définition quelqu’un de faible, restera complètement sourd aux injonctions du dandy parisien auquel l’histoire donnera finalement raison. En se mariant avec Natalie, il se laissera ruiner par sa belle-mère, Mme Evangelista, le personnage maléfique du roman. Veuve au début du drame, elle hérite de la fortune colossale de son mari et veut marier sa fille, qui passe pour « le plus riche parti de Bordeaux » (539), de la façon la plus avantageuse. Elle choisit Paul de Mannerville, pour deux raisons, la première parce qu’il est riche, la seconde parce qu’il appartient par sa mère aux Malincour qui vivent au cœur du Faubourg Saint-Germain, où elle rêve de briller. Elle va donc utiliser Paul comme un marchepied pour atteindre la capitale et comme le plus sûr moyen de continuer sa vie aristocratique. Le problème est que son luxueux train de vie bordelais l’a conduit à dilapider toute la fortune se son mari, y compris la part qui devait revenir pour la dot de sa fille, comme s’en aperçoit Maître Mathias, le notaire de Paul, au moment de rédiger le contrat de mariage.
Le notaire de la famille est le second personnage à mettre en garde Paul, non contre le mariage en général, à la différence d’Henri de Marsay, mais contre ce mariage en particulier : « Vous risquez de voir votre fortune dévorée en cinq ans et de rester nu comme un saint Jean » (579). Toutefois Paul, qui ne veut pas se résoudre à voir ses espérances renversées, va imposer à son notaire la conclusion de l’affaire.
Une des scènes les plus excitantes, jusqu’à la signature du contrat, réside dans la rencontre entre les deux notaires, qui évaluent les biens respectifs des deux parties. Mathias qui a compris que la fille n’avait « pas un sou de dot » (566) sait que Paul va se faire duper s’il accepte les propositions du notaire des Evangelista, Me Solonet. Il va donc proposer une solution pour préserver les intérêts de son client : le majorat, une disposition qui consiste à rendre inaliénables, sous le contrôle de la Chancellerie, les biens immobiliers de Paul en faveur de l’aîné mâle de la maison à chaque génération. Au dernier moment, Me Solonet parviendra à ajouter une clause supplémentaire, dans le cas où Paul décède sans enfants : le majorat deviendra caduc et tout l’argent ira à la future épouse. De là découlent les prophéties effrayantes de la mère de Natalie pour contrecarrer son désir le plus cher de fonder une famille : « Tu n’es faite ni pour être mère de famille, ni pour devenir un intendant. Si tu as des enfants, j’espère qu’ils n’arriveront pas de manière à te gâter la taille le lendemain de ton mariage ; rien n’est plus bourgeois que d’être grosse un mois après la cérémonie » (609-610).
On pourrait multiplier à l’infini ces flèches lancées contre la famille bourgeoise. Selon moi, le sens de ces discours se déduit uniquement de la fonction narrative qu’ils occupent au sein du drame. Si, par exemple, le discours contre la famille est relayé par le seul personnage négatif du roman, comme ici la veuve Evangelista, il est clair que, pragmatiquement, cela équivaut à une défense de la famille bourgeoise. Prenons un autre exemple : si un personnage de fiction professe une haine féroce à l’encontre des homosexuels, son discours n’aura pas le même sens s’il s’agit d’un personnage connoté positivement ou négativement. Dans le premier cas, le roman pourra être vecteur d’homophobie, dans l’autre cas, il pourra se lire au contraire comme une critique de l’homophobie, surtout si l’auteur décide de faire mourir le personnage qui professe de tels discours. C’est en étant attentif à ces stratégies du récit que l’on peut statuer sur le sens des romans de Balzac. Ainsi, le fait que le discours hostile aux valeurs de la famille soit assumé par le personnage négatif du roman contribue efficacement à défendre ces valeurs. Voilà en quoi je rejoins Michael Lucey. Mais force est de constater que nous arrivons aux mêmes conclusions en empruntant des voies totalement différentes : je cherche à être attentif à la pragmatique du récit, tandis qu’il vise à assujettir le point de vue du narrateur à celui de l’auteur, foulant ainsi un des principes élémentaires de la narratologie.
Mêmes conclusions ? Pas tout à fait. Il faudrait nuancer, sachant que Mme Evangelista n’est pas le seul personnage à tenir un discours hostile à la famille, puisque Henry de Marsay, personnage beaucoup moins négatif, l’avait devancée. Il est le seul personnage lucide et perspicace du drame, en apportant à Paul toutes les lumières nécessaires sur la « conspiration domestique ourdie contre [lui] » (640), beaucoup plus que le vieux notaire, qui n’a pas mesuré toutes les conséquences de la clause supplémentaire apportée au contrat. Par ailleurs, il propose de sauver son ami Paul de la ruine à peu près complète où l’a jetée sa belle-mère. Dans son combat contre le Code Civil, qui est le meilleur vecteur de la famille au sein de la société, il s’indigne de la situation faite aux femmes par ce nouveau dispositif: «Le Code, mon cher, a mis la femme en tutelle, il l’a considérée comme un mineur » (536).
Il faudrait, dans la même logique, pouvoir montrer que, dans La Comédie humaine, le Code Civil a une fonction narrative bien précise, au lieu de chercher à savoir si Balzac s’en fait ou non l’apôtre, comme voudrait l’établir Michael Lucey. Balzac aime placer ses personnages dans des situations domestiques inextricables, qu’il s’agisse de la garantie d’une dot de plusieurs millions (Modeste Mignon), de la mise sous tutelle d’un mari faussement accusé de démence par sa femme (L’Interdiction), d’un double mariage qui aboutit à une situation de bigamie (Le Colonel Chabert), de l’ingratitude de deux enfants vis-à-vis de leur père (Le Père Goriot), des fortunes acquises dans des conditions troubles (La Maison Nucingen), de la rapacité des héritiers qui contestent une succession (Le Cousin Pons) ou, comme ici, de l’établissement d’un contrat de mariage. Le Code Civil fournit une matrice de combinaisons dramatiques dont Balzac sait admirablement tirer profit pour ses romans. La preuve, c’est que Balzac se permet beaucoup trop de libertés avec le Code et que, comme l’a excellemment montré le juriste Pierre-Antoine Perrod (Année Balzacienne, 1968, p. 211-239), il y a trop de fantaisies, d’approximations, de lacunes, d’impossibilités et de contre-vérités juridiques dans Le Contrat de mariage pour qu’on puisse imaginer un seul instant que Balzac intervienne en juriste ou idéologue du droit. Balzac intervient en romancier, soucieux de produire des effets sur son lecteur. Pierre-Antoine Perrod : «Balzac fait ainsi multiplier à Paul de Mannerville les gestes de désarroi d’un homme ruiné : pour un juriste, ils ne sont pas plus émouvants que ceux de quelqu’un qui ferait des appels de détresse, dans une pièce d’eau de cinquante centimètres de fond… Il n’en faut pas moins reconnaître qu’ils donnent au roman un ton dramatique extraordinaire, un peu comme la description de ces maladies effroyables, dont on cherche vainement l’indication dans les ouvrages de médecine » (p. 238).