jeudi 25 décembre 2008

Ça ne rigole pas le soir de Noël

N’étant pas un grand amateur de bûches de Noël, mais ayant la très lourde charge du dessert, jai opté cette année pour un magnifique mille-feuilles que j’ai commandé, pour loccasion, chez un pâtissier que j’aime bien.

Si je suis incapable de citer son nom, je peux, en revanche, mentionner celui de sa boutique, La Petite Rose, située dans les beaux quartiers de la capitale : 11 boulevard de Courcelles (75008). Je l’ai découverte avec ma moitié tout à fait par hasard, un dimanche après-midi en allant écouter Don Giovanni à Pleyel. Nous avons tellement aimé les mendiants au chocolat au lait que c’est maintenant devenu un rituel : chaque fois que nous allons à Pleyel, nous nous arrêtons dans cette pâtisserie, qui fait aussi office de salon de thé.

Quand, quelques minutes avant minuit, la tâche m’est revenue de couper en douze part égales ce monumental mille-feuilles, j’ai exigé, sous les huées de ma mère, non pas un double décimètre (qui aurait été tout à fait insuffisant), mais un quintuple décimètre, quitte à passer auprès de toute la famille pour un horrible calculateur. Je le sais, un bon mille-feuilles peut faire ressortir chez moi les sentiments les plus mesquins et les plus mauvais instincts. Je ne peux pas supporter l’à-peu-près ni les gestes approximatifs en matière de gastronomie.

C’est pour cela que la règle et le compas sont le meilleur ami de l’homme juste. Je cite Aristote, qui s’y connaissait en matière de justice : « les contestations et les plaintes naissent quand, étant égales, les personnes possèdent où se voient attribuer des parts non égales » (Éthique à Nicomaque, V, 6).

Il ne faut d’ailleurs pas qu’une bonne règle, mais aussi un bon fusil, pour que rien n’entrave la bonne marche de la lame du couteau dans le bloc de feuilleté. La découpe doit ensuite être la plus nette possible. Admirez maintenant le résultat.

Mais, avec toute la meilleure volonté du monde, je n’aurais pas réussi à mettre toute lassemblée d’accord, car je n’avais pas prévu que le nombre de convives voulant une part avec un bord serait supérieur au nombre de parts avec bord. Et de cela, Aristote n’en a malheureusement pas parlé. Misère de la philosophie, comme disait Marx...

samedi 20 décembre 2008

Soirée rossinienne

Ce soir, Cecilia Bartoli était à Pleyel pour « un récital autour de Rossini ». C’est en ces termes, exactement, et sans plus de précisions, que le programme avait été communiqué au début du mois de mars dernier, au moment de la présentation de la saison 2008-2009. Ne connaissant rien ou alors pas grand-chose à lépoque à Rossini, hormis les incontournables Barbiere de Siviglia, Cenerentola et Il Turco en Italia, trois opéras dans lesquels Cecilia Bartoli s’est surpassée, j’avais sans réfléchir acheté deux places pour ce récital. Plusieurs mois après (dont un été complet passé sous des latitudes rossiniennes à explorer des opéras moins célèbres, comme Demetrio e Polibio ou Matilde di Shabran), le programme a enfin été dévoilé : ce ne serait plus seulement des airs de Rossini que Cecilia Bartoli interpréterait, mais aussi des airs de Bellini, Donizetti, Viardot, essentiellement des mélodies ou des poèmes mis en musique, mais pas de grands airs d’opéras.
Sachant que l’essentiel de ce programme a déjà été donné et enregistré il y a plus de dix ans au Teatro Olimpico de Vicence, les mauvaises langues se sont tout de suite déchaînées sur les forums pour déclarer que l’essentiel de ce récital ne présentait aucun intérêt : « Vu le programme dépoussiéré, nous n’irons pas: aucune nouveauté, pas une seule mélodie nouvelle», ainsi sexprime Prima Dona Assoluta sur ForumOpera.com (doù sont extraites toutes les autres citations qui vont suivre). Et pourquoi ce récital ne présente-t-il plus aucun intérêt ? Parce que le snobisme commande de ne pas aller réapplaudir un spectacle qu’on a déjà applaudi il y a quelques années. Si je ne me lasse pas, au bout de trente cinq ans, de respirer du bon air frais, il y en a, visiblement, que cela dérange de revoir Cecilia Bartoli deux fois de suite dans un même récital. À travers leurs cris d’orfraie, ils ne cherchent qu’à rendre hommage à la perspicacité de leur esprit qui, il y a dix ans, avait une longueur d’avance sur tout le monde. Mais maintenant que Cecilia Bartoli a conquis le grand public, maintenant qu’elle a vendu plus de six millions de disques et que partout où elle se produit, les théâtres affichent complet, il importe absolument de prendre ses distances avec ce même public qui admire en bêlant.
En effet, depuis que Cecilia Bartoli domine sans partage la scène lyrique, j’observe qu’on débite sur son compte des tas d’horreurs qui, d’après moi, ne sont imputables qu’à une simple volonté de se distinguer.
Si le sens commun répétait que c’est l’axe de la Terre, légèrement incliné par rapport au plan de l’écliptique, qui produit les saisons, il ne viendrait pourtant à l’idée d’aucun savant de réviser cette théorie. Mais en art, où le snobisme est à peu près sans limite, il y en a qui ne souffrent pas de s’écarter du plus grand nombre et de déployer contre le public de Bartoli  qu’ils accusent d’être aveugle  toutes les rigueurs de la guerre. J’ai rencontré plusieurs fois des gens qui s’enorgueillissaient de ne plus aller écouter Cecilia Bartoli, au motif, justement, que son public était complètement béat et aveugle devant elle. Ou encore parce que, à chacun de ses concerts, elle draine un cortège de puissants et de grands argentiers qui ne comprennent rien à la musique : « Sa deuxième entrée a même provoqué un "Aaaah" admiratif des invités de la Banque Rothschild. Tout un poème d’ailleurs ce public...» (Albar). Ne voulant surtout pas ressembler au vulgaire ou aux puissants, ces chipoteurs de première n’ont pas trouvé d’autre moyen pour traduire leur distance avec ce public moutonnier, que de l’éviter absolument en déclarant être fier de ne plus débourser un seul euro : « Bien inspiré de n’avoir pas claqué 150 euros » (Prima Dona Assoluta) ; « ça me console de n’avoir pas eu de place » (Edito). Évidemment, si tout le monde aime Bartoli, cela n’est plus très singularisant, et le prix à payer, en terme d’originalité, est très élevé. Mais au XVIIIe siècle, à Londres, il y avait déjà des nobles qui exprimaient les mêmes tropismes et qui refusaient d’aller voir les castrats, pour éviter les bains de foule et le parterre toujours plein dès quatre heures. Mary Delany a écrit des lettres sensationnelles où elle explique qu’elle préfère à tout prendre passer à côté de Farinelli que de supporter la cohue qui s’y mêle : « Tonight is Farinelli’s benefit; all the polite world will flock there, and go at the four o’ the clock for fear they should not be time enough. I don’t love mobbing, and so I shall leave them to themselves. » Les choses, on le voit, n’ont pas beaucoup changé en deux siècles. Et pour faire bonne mesure, il y en a qui voudraient, par fidélité aux œuvres et au contexte où elles ont émergé, que Cecilia Bartoli interprète les mélodies de Rossini dans un cadre plus intime que salle Pleyel jugée inappropriée : « Par contre, dans le cadre d’une salle Pleyel froide comme tout et immense par rapport à un salon parisien, ça perd beaucoup de son impact. » (Edito).
Jamais ces derniers jours je n’ai autant pris conscience de l’importance de tenir un blog, ne serait-ce que pour témoigner des concerts auxquels j’assiste et contrecarrer les curieuses choses qu’on répand ici ou là. Ainsi, certains spectateurs déplorent la pauvreté des mélodies (« Les Bellini sont vraiment sans intérêt, Vaga Luna, je n’en peux vraiment plus », « les mélodies de Bellini dont l’intérêt musico-littéro-dramatique avoisine le zéro absolu, n’ayons pas peur des mots… » Edito), alors que, dans ce genre de concert, on le sait bien, ce nest pas tant la qualité des œuvres qui importe que la qualité de l’interprète. Et, à tous ceux qui ignorent la primauté de l’exécution sur la composition ou, pour parler comme les linguistes, de l’énonciation sur l’énoncé, il faudrait pouvoir rappeler cette formidable analyse que Balzac a développée dans Ursule Mirouët : « Il arrive souvent qu’un morceau pauvre en lui-même, mais exécuté par une jeune fille sous l’empire d’un sentiment profond, fasse plus d’impression qu’une grande ouverture pompeusement dite par un orchestre habile. Il existe, en toute musique, outre la pensée du compositeur, l’âme de l’exécutant, qui, par un privilège acquis seulement à cet art, peut donner du sens et de la poésie à des phrases sans grande valeur » (La Comédie humaine, Paris, Gallimard, 2006, t. III, p. 890). Au génie de la composition, répond le génie de l’exécution, que Bartoli a toujours incarné. Comme le supposait Balzac, qui s’y connaissait en Rossini au moins aussi bien que Stendhal, une certaine profondeur peut se développer à l’exécution et enrichir la composition ; mais quand la profondeur est déjà présente dans le texte musical, alors dans quel monde mystérieux Cecilia Bartoli ne nous plonge-t-elle pas ! De ce point de vue, le Malinconia ninfa gentile de Bellini était à pleurer, tout comme l’air suivant, Me rendi pur contento qui m’a donné l’impression de n’avoir jamais été aussi bien chanté que ce soir-là.
Enfin, parce que les moyens de Cecilia Bartoli sont absolument sans limite, et qu’elle est capable de produire des vocalises comme personne ne sait en produire, forçant ainsi l’admiration du public, certains affirment qu’avec Cecilia Bartoli, « on ne sait jamais où finit le chant et où commence le cirque » (Albar). À quoi on aimerait répondre que si Cecilia Bartoli cessait de nous étonner par ses prouesses vocales, comme il en faut pour interpréter des airs aussi virtuoses que La Danza, la Canzonetta spagnuola ou encore Rataplan, il n’y aurait plus personne pour l’admirer, et les mêmes se désoleraient de l’absolue banalité où elle se complairait avec de simples mélodies comme Or che di fiori adorno de Rossini. Comme le dit toujours Balzac : « Les sots recueillent plus d’avantages de leur faiblesse que les gens d’esprit n’en obtiennent de leur force. » (ibid, p. 958).
Enfin, il se dit tellement n’importe quoi qu’on trouve même des gens pour s’indigner de la présence de la Rolex pour laquelle, autrefois, elle faisait de la publicité, alors que ce soir-là, elle ne portait pas plus de Rolex que de lunette de soleil, comme le prouvent aisément les photos que j’ai prises : « C’est vrai que la longue robe à traîne (ou plutôt les robes), la Rolex, la parure de diamants, ça fait un peu d’un autre temps, de "the Age of the Diva", comme dirait Renéééééééééeeeee...[Renée Flemming] » (Benoît). Élucubrations qui, chez certains, peuvent déraper dans le registre de l’insulte : «ça fait un peu grosse pouf de luxe » (Edito).

Oublions maintenant ces gens snobs ou aigris qui feront toujours la fine bouche et venons-en à ce que jai ressenti. Pour moi, c’est bien simple, j’ai passé l’une des plus belles soirées de ma vie. Je n’arrêtais pas de me dire et de répéter intérieurement : Qu’est-ce quelle est géniale, qu’est-ce qu’elle est géniale ! Jamais personne, à ma connaissance, n’a interprété ces mélodies avec autant de générosité, de grâce, de profondeur, de chaleur, de raffinement, de perfection – en bref de style. Les ornements sont toujours faits avec mesure et doigté et Bartoli comprend parfaitement cette musique. Elle est ici dans Rossini, mais ailleurs aussi dans Händel, complètement chez elle. Dès qu’elle se met à chanter, tout son être se transforme, on la voit habitée par des sentiments qui la hissent et l'élèvent jusquà une connaissance intime la musique quelle interprète et quelle restitue avec bonheur. C’est du très, très grand art et je conseille à tous ceux qui passeraient par ici d’aller l’écouter au moins une fois, avant qu’il ne soit trop tard, car cette chanteuse de génie se renouvelle sans cesse, incroyablement. Elle ne chantait déjà plus de la même façon qu’il y a six mois lair de Garcia, Yo que soy contrabadista, et il y avait dans La Danza, par exemple, ou encore dans le Canto negro de Montsalvatge des ornements nouveaux que j’entendais pour la première fois et qui me donnaient l’impression de redécouvrir cette musique. Nous sommes là clairement en présence d’une artiste de tout premier plan, à mille coudées au-dessus de toutes les autres, qui procure un plaisir à la fois infini et irréel. Je ne me lasse jamais de l’écouter et de la réécouter, sans cesse, y compris dans La Sonnambula, un opéra vers lequel je ne serais spontanément jamais allé, si elle n’avait pas décidé d’enregistrer une Sonnambula philologique, comme elle le dit. En bref, et comme le disait ma moitié l’an dernier, on a toujours l’impression, lorsqu’on voit Cecilia Bartoli, d’assister à un événement d’une importance historique capitale  c’est comme si on voyait Mozart, disait-il –, et il est vrai que le souvenir quelle laisse à chacun de ses passages fait partie  s’il mest permis à moi aussi d’être un petit peu lyrique  des plus grandioses que jai et que je conserverai.

mardi 9 décembre 2008

« Ma fille, si tu veux faire aussi bien, va falloir te bouger »

La grande mezzo américaine Joyce DiDonato était ce soir à Paris, pour ses débuts à la salle Pleyel, où elle interprétait quelques-uns des plus fameux airs de Händel tirés de l’album Furore ! qu’elle vient tout juste d’enregistrer chez Virgin Classics. Le concert de ce soir s’inscrivait d’ailleurs dans une grande tournée qui a débuté à Madrid et qui va se poursuivre à Londres, Valladolid, Bilbao, pour s’achever le 23 janvier à New York. Renaud Machart, qui consacre dans Le Monde une page à la chanteuse, rapporte qu’après avoir entendu Cecilia Bartoli chanter Una voce poco fa en 1990, Joyce DiDonato se serait dit : « Ma fille, si tu veux faire aussi bien, va falloir te bouger. »
Il ne fait pas de doute que, depuis ce temps-là, Joyce DiDonato s’est beaucoup «bougée » et que, des années après cette phrase aussi sincère que prophétique, Joyce DiDonato fait maintenant aussi bien que… la Cecilia Bartoli de 1990 mais certainement pas aussi bien que la Cecilia Bartoli actuelle, qui reste absolument sans rivale. Cela dit, Joyce DiDonato est une chanteuse époustouflante, et il faut accepter que le monde lyrique ne soit pas peuplé uniquement de véritables monstres sacrés à la Bartoli, laquelle conserve sur les autres l’avantage de savoir sentourer des meilleurs orchestres baroques.
Ce soir, Joyce DiDonato était accompagnée par l’orchestre des Talens Lyriques, à la tête duquel figurait Christophe Rousset, complètement métamorphosé : jamais, en effet, il n’aura autant ressemblé à un œuf de Pâques et nul doute que son nœud papillon, aussi large que sa tête, y était pour quelque chose. Je n’ai jamais été un fan de Christophe Rousset, mais je dois avouer que lorsqu’il se lance à la conquête du répertoire de Händel, c’est encore là où il tire le mieux son épingle du jeu. Son Scipione, aujourd’hui introuvable, a accompagné bon nombre de mes voyages en Italie.
Le concert a débuté mollement par des airs de Teseo qui ne m’ont pas beaucoup emballé. Je ne sais pas si c’est parce que je reste prisonnier de mes enregistrements de jeunesse, mais quand on a Della Jones (et les Musiciens du Louvre) dans l’oreille, c’est quand même autre chose, au niveau de la tension dramatique. En revanche, j’ai nettement mieux aimé l’air suivant, Sorge nell’alma mia, tiré d’Imeneo, et j’ai carrément hurlé de plaisir avec le dernier air de Serse Crude furie qui est aussi l’un des plus beaux de Händel. Jamais je ne l’avais vu aussi bien chanté, que ce soit avec Susan Bickley (au Théâtre de Poissy) ou avec Anne Sofie von Otter (au Théâtre des Champs-Élysées), deux mezzos qui ne sont pourtant pas des lapins nains.
Découvrant ce soir tous les autres airs, je me suis demandé si un des effets du concert n’était pas d’oblitérer le souvenir d’Anne Sofie von Otter, qui s’est illustrée sur la scène exactement dans les mêmes rôles que ceux qu’a choisi d’interpréter Joyce DiDonato. J’avais vu et entendu Anne Sofie von Otter dans Ariodante et Hercules, aux heures de gloire du Théâtre de Poissy, et plus tard dans Serse, alors que sa voix commençait à décliner. Et si je n’aimais pas la voix, j’aimais beaucoup le style. Il est clair aujourd’hui que l’une (DiDonato) surpasse l’autre (von Otter) dans la puissance et les coloratures qui sont vraiment extraordinaires, mais cela manque parfois d’émotion, comme le Scherza infida qui a été chanté de façon un peu trop survitaminée à mon goût, sans les pianissimi qui traduisent d’infinies nuances. On pourra dire beaucoup de chose contre Anne Sofie von Otter, mais c’est quelqu’un qui a une grande intelligence de la musique de Händel, qu’elle interprète d’ailleurs avec une élégance et un raffinement extrêmes. J’ai conscience de faire un peu la fine bouche, mais je ne voudrais pas exagérer les choses car le concert fut quand même de très haute tenue, et les Talens lyriques en bien meilleure forme que d’habitude. D’ailleurs, j’aurai beaucoup de plaisir à revoir, en février prochain, Joyce DiDonato dans Idomeneo à Garnier. Et pour ceux qui voudraient découvrir le Furore Tour, Virgin a réalisé un petit film publicitaire, où l’on peut voir la mezzo répéter ses airs au Théâtre de la Monnaie, de même qu’on peut la suivre dans les rues de Bruxelles. Joyce DiDonato n’étant pas une diva comme les autres, elle a aussi un blog, qu’elle alimente à une fréquence surprenante, et dans lequel elle ne parle pas que de ses concerts, mais aussi de sa passion pour la photographie. D’ailleurs ses photos sont sur Flickr, et elle répond même aux commentaires. Profitons-en, ça risque de ne pas durer !