jeudi 30 octobre 2008

Les Portraits de Van Dyck

Ce soir, j’avais rendez-vous avec Antoine au Musée Jacquemart-André pour découvrir l’exposition Van Dyck dont tout le monde parle en ce moment. Il s’agit, en effet, et ce n’est pas rien, de la première grande rétrospective de l’œuvre d’Antoon Van Dyck en France. Cette visite a pu être possible grâce au Musée Jacquemart-André qui a pris l’initiative – et il faut l’en remercier – d’ouvrir généreusement ses portes à une dizaine de blogueurs et de les guider dans les différentes salles pour leur faire découvrir, dans des conditions absolument idéales, les différents portraits que Van Dyck a peints à Anvers, sa ville natale, puis en Italie, où il est parti se former, avant de revenir à Anvers, puis de s’exiler en Angleterre, à la cour de Charles Ier.
C’est Antoine qui, ayant reçu une invitation pour deux personnes, a choisi de m’en faire profiter, ce qui m’a rendu fou de joie car Van Dyck est un peintre que j’aime beaucoup, à la différence d’Antoine, qui avoue aujourd’hui n’avoir ressenti aucune émotion devant ce qu’il appelle « des bourgeois pétant plus haut que leur cul ». Je ne suis pas tout à fait d’accord. Il faut dépasser le « référent », car ce n’est pas parce que Van Dyck représente des bourgeois que son art est à vomir. Après tout, Mona Lisa était une bourgeoise, la femme d’un banal marchand de tissu, et La Joconde n’en est pas moins un merveilleux tableau. Par ailleurs, il n’est pas tout à fait exact de dire qu’il n’y a que des portraits de bourgeois. Le plus beau portrait est, d’après moi, celui d’un noble étranger établi à Bruxelles ou Anvers, dont les historiens ne sont toujours pas parvenus à démêler la véritable identité, puisqu’ils se demandent encore s’il s’agit de Filippo Francesco ou Carlo Emmanuele d’Este. Il y a un équilibre parfait dans ce tableau et une tonalité vénitienne dans le paysage à l’arrière plan. Il est clair que Van Dyck se mesure ici à l’un des plus grands portraitistes du siècle précédent, Titien, en représentant le jeune homme en pied avec son labrador. Ce tableau provient du Kunsthistorisches Museum de Vienne. Le Portrait de Maria de Tassis, en provenance également de Vienne, situé juste à côté, n’en est pas moins spectaculaire. Et les murs habillés de velours vert par Hubert Le Gall, le scénographe de l’exposition, rehaussent à l’évidence le caractère somptueux de ces portraits.
Au sujet de la jeune femme qui nous a guidés dans ces différentes salles, il est très important de souligner qu’elle réunissait toutes les qualités qu’on peut attendre : elle était souriante, aimable, et très soucieuse de son auditoire. Mais il est vrai aussi qu’elle m’a donné l’impression d’être un peu trop rivée aux explications des commissaires de l’exposition et, donc, de rester prisonnière de leurs propos. Quand on dit ou fait dire, par exemple, que la colonne brisée située à l’arrière-plan de l’Autoportrait du Musée de l’Ermitage représente la force de l’âme sur l’adversité, tout cela est bien beau, mais n’a aucune valeur tant qu’on ne précise pas la source textuelle qui codifie ce rapport. Même chose pour la colonne représentée derrière un autre Portrait dhomme, celui du Kupferstecher Karel von Mallery (Munich), qui serait censée signifier cette fois le deuil. Quand, plus tard, j’ai interrogé la jeune femme sur ce qui me paraissait une incongruité scénographique, à savoir un concerto grosso de Händel en accompagnement des portraits réalisés à la cour de Charles Ier d’Angleterre, j’ai regretté que, par excessive confiance en ce que lui avaient dit les commissaires, elle refuse de me croire quand je lui disais que cette musique était anachronique.
Toutefois, il serait faux de dire que je n’ai rien appris. Il est piquant de savoir que la main d’un des frères de Wael est floue parce que les pigments que s’était procuré Van Dyck lors de son séjour en Italie étaient de très mauvaise qualité. Ou que derrière tel dévot assis devant une Vierge à l’enfant se cache en fait véritable un portrait de famille. Mais il est certain que j’attendais davantage de cette visite et que j’aurais surtout aimé obtenir des informations très concrètes sur les circonstances qui entouraient l’exécution des commandes. À aucun moment, par exemple, nous n’avons su combien touchait le peintre pour les portraits qu’il réalisait, ni comment se répartissait les tâches entre lui et ses collaborateurs, au sein de son atelier. Certes, on devine que la dignité du modèle, qu’il soit ou non le commanditaire, influait fortement sur le prix, puisque les bourgeois sont presque toujours représentés en noir sur fond noir, tandis que les nobles le sont systématiquement avec leur plus beau costume, devant un paysage ou un rideau rouge qui produit un admirable effet théâtral. Si j’ai donc un regret à formuler, c’est bien celui-ci, car il me paraît toujours utile de rappeler, quand on veut saisir les véritables enjeux d’un tableau, non seulement qui était le commanditaire, mais de combien il s’est acquitté pour obtenir son portrait, et si en définitive il était satisfait du résultat par rapport aux libertés que s’octroie le peintre, qui a toujours, quand c’est un grand peintre, le dernier mot.

samedi 18 octobre 2008

Armide de Lully au Théâtre des Champs-Elysées

C’était ce soir la dernière d’Armide. Le Théâtre des Champs-Élysées accueillait William Christie et son ensemble Les Arts florissants pour interpréter la dernière tragédie lyrique de Lully (1686). Par bonheur, j’ai eu la chance de bénéficier d’une invitation de mon ami David qui, retenu à Versailles pour un autre spectacle, m’a offert non pas une, mais deux places, pour moi et mon mari. Avouez que ce n’est pas tous les jours que des amis vous offrent deux places, qui plus est à l’orchestre du Théâtre des Champs-Élysées… Ce serait donc manquer à tous ses devoirs et se comporter comme une brute épaisse que de faire la fine bouche et dire du mal d’un spectacle auquel vos amis auraient rêvé d’assister. Voilà pourquoi je suis très embarrassé ce soir de parler d’Armide qui m’a, je dois l’avouer, assez déplu. Dans Le Monde, Renaud Machart a déjà fait un sort à la mise en scène de Robert Carsen qui fut effectivement bien pauvre et paresseuse ; je n’insisterai donc pas davantage et les lecteurs les plus curieux pourront s’y reporter ici avec profit. Je remarque simplement que cette mise en scène qui avait été sifflée à sa première représentation le fut également à sa dernière. Parole de siffleur.
À la différence de Renaud Machart qui parle de « belle musique », je considère au contraire que la musique de Lully est mortellement ennuyeuse. Je rejoins l’avis de Gardiner qui, lors d’un domaine privé à la Cité de la musique en février 2007, avait osé parler de la pauvreté absolue de cette musique. Il avouait d’ailleurs quil considérait Leclerc ou Rameau comme les meilleurs représentants de la tragédie lyrique, mais non Lully, ce qui avait peut-être irrité quelques lullistes, mais conforté mon propre jugement, infatigable ramiste que je suis. Dans Armide, il est bien vrai quil ne se passe rien, mis à part dans le cinquième acte où Lully a écrit, avec la grande passacaille, « l’une des grandes premières pages symphoniques de l’histoire de la musique », selon une excellente analyse de Beaussant. Et sans doute parce qu’il élève l’unité d’action à la hauteur d’un principe absolu, le livret de Quinault est à l’image de la musique de Lully : pauvre, sans surprise et sans rebondissement.
Venons-en maintenant aux chanteurs. C’est Stéphanie d’Oustrac – qui m’a toujours laissé de glace – qui interprétait l’ensorceleuse Armide. Même avec René Jacobs, réputé produire des miracles, elle n’était pas parvenue à me convaincre l’an dernier dans Maddalena ai piedi di Cristo. Ce soir, elle chantait peut-être, mais elle n’enchantait guère. J’ose à peine parler de Renaud, le chevalier chrétien, interprété par Paul Agnew qu’on entendait à peine dans l’air du sommeil. Son chant était cahoteux, et sa voix devenue chevrotante est moins belle qu’autrefois. Tout comme Laurent Naouri qui, à défaut d’inspirer terreur et crainte, n’est parvenu qu’à susciter lennui. Il n’est, hélas, plus que lombre de ce qu’il a été.
Je ne suis pas un adepte du réalisme à l’opéra, mais à partir du moment où l’on confie le rôle d’Armide à une chanteuse aussi jeune et séduisante que Stéphanie d’Oustrac, pourquoi diable confier celui de Renaud, l’amant qui lui résiste, à Paul Agnew, dont l’âge et la séduction sont inversement proportionnels ? Ce ne sont pas les quelques accessoires que revêt l’intéressé - une chemise débraillée, laissant apercevoir un torse glabre, et un shorty - qui parviennent à faire illusion sur la jeunesse de Renaud. Par ailleurs, est-ce vraiment faire preuve de subversion que d’affubler le personnage de la Haine d’une nuisette rouge, et le transformer en un être totalement queer ?
Finissons quand même par le meilleur : Marc Mauillon, découvert l’an dernier aux masters class de René Jacobs, interprétait le rôle d’Ubalde, un autre chevalier chrétien venant délivrer Renaud des sortilèges d’Armide. Son entrée fracassante a galvanisé la salle pendant tout l’acte IV au long duquel il a chanté sublimement en compagnie d’Andrew Tortise. Avec ma moitié, nous l’avons trouvé sensationnel et vraiment parfait. Tout comme Anders Dahlin qui, au terme de la grande passacaille déjà évoquée, incarnait un merveilleux amant fortuné au service de la Gloire. On se demande bien pourquoi Anders Dahlin na pas obtenu le rôle de Renaud, alors qu’il avait tout pour : la jeunesse, la beauté, un timbre clair et transparent.
Restent, enfin, Les Arts Florissants qui, réunis ce soir au complet (ils étaient plus de quarante dans la fosse), n’ont jamais aussi bien porté leur nom, contrairement à ce que je disais d’eux l’an dernier. Espérons que l’avenir ne sera pas un mouvement de balancier.

mercredi 15 octobre 2008

Professeures sensibles ou susceptibles ?

Il y a quelques jours, on pouvait lire dans Libération une critique du dernier film de Laurent Cantet, Entre les murs. Cinq professeures de collège et lycées prenaient la plume pour regretter les partis pris du réalisateur. Selon elles, le film cèderait à une certaine « facilité dramatique » qui consiste à ne « mettre en scène que les moments durant lesquels il se passe quelque chose ». Comprenez : à ne privilégier que les coups déclat et les scènes qui font mouche. Craignant alors que le spectateur ne confonde la provocation (des élèves envers leur professeur, mais aussi du professeur envers ses élèves) avec la réflexion (que nos chères professeures semploient à cultiver), les auteures de larticle tiennent à recadrer les choses : «Laffrontement verbal nest pas le dialogue (...). Réagir nest pas penser (...). En fait de démocratie, cest le règne de larbitraire. » Etc., etc.
Essayons d
y voir plus clair. Laurent Cantet est un réalisateur de films. Il s’adresse à un public dont il doit absolument ménager la curiosité, lattention et lintérêt. Et il y arrive en travaillant sur le rythme, en isolant certaines scènes, qui sont peut-être pittoresques, mais qui sintègrent dans un ensemble parfaitement fluide. Lui reprocher de ne choisir au montage que les scènes où «il se passe quelque chose » a autant de sens que de reprocher à une loupe de grossir son objet. Voudrait-on quil filme des scènes où il ne se passe rien?
Ces critiques, fort convenues, pourraient passer tout à fait inaperçues si elles nétaient pas énoncées au nom dun argument dautorité extrêmement déplaisant car c’est en leur qualité d’enseignantes que les auteures interviennent dans le débat public, semblant dire par là quelles savent mieux que nimporte qui, et en tout cas mieux que Laurent Cantet, de quoi elles parlent.
Mais au nom de quoi un film sur lécole devrait-il obligatoirement parler de la réussite scolaire, de la « transmission du savoir », de léveil à la citoyenneté ? Cest comme si on reprochait à Flaubert de montrer dans Madame Bovary uniquement les mauvais côtés du mariage. Avouons que cela serait du dernier ridicule. Et pourtant, cest bien ce que font ces cinq belles âmes, acharnées à défendre bec et ongle la mission dont elles se sentent investies, au lieu de s’interroger sur un film qui, à l’évidence, bouscule leurs certitudes ! Elles n’ont quun mot à la bouche transmission du savoir , alors quon sait depuis Rabelais que ce nest pas tant la transmission du savoir qui importe que la disposition à apprendre, laquelle naît de la curiosité que lon développe à l’égard du monde extérieur et des capacités à balayer les certitudes reçues.
Alors oui, tout n
est peut-être pas rose dans Entre les murs. François Marin peut parfois péter les plombs. Et ses élèves aussi. Mais Entre les murs est une fiction, pas un documentaire. Et cette fiction sinspire dun roman ! Oublier cela, tout comme la différence qui existe entre « fiction » et « diction », est donc le signe évident dune précipitation analytique qui ne peut manquer de faire sourire quand on se pose soi-même en donneuse de leçon. Mais vouloir réécrire le film, ce nest plus de la précipitation, cest carrément du bovarysme, et cela ne fait plus sourire, mais inquiète au contraire quand cette maladie déploie sa toute puissance chez ceux ou celles qui sont censés nous arracher à limmédiateté des choses.

mardi 7 octobre 2008

4 Elemente 4 Jahreszeiten

L’Akademie für Alte Musik de Berlin était ce soir à la Cité de la musique pour un spectacle comme je n’en ai jamais vu. Au programme, Les Élémens de Rebel (1737), puis les Quatre Saisons de Vivaldi (1724), deux œuvres destinées à illustrer le cycle intitulé Le fil du temps. Tout cela pourrait sembler banal, mais voilà, non! Évidemment, si tout le monde connaît les Quatre Saisons, et un peu moins Les Élémens, j’ai parfois l’impression que personne ne connaît l’Akademie für Alte Musik, vu le peu de monde qui se déplace, alors qu’il s’agit selon moi – je le dis haut et fort – du plus grand orchestre baroque au monde. Et comme je n’apprécie véritablement que la musique baroque, je n’ai pas peur d’ajouter qu’il s’agit doncplus-grand-orchestre-du-monde. du
L’Akademie für Alte Musik a été fondée en 1982 par une poignée de musiciens lassés d’interpréter la musique ancienne sur instruments modernes. Contribuant au renouveau baroque, ils ont donné une impulsion très forte aux timides avancées que connaissait l’ex-R.D.A. en ce domaine. Depuis, ils ont enregistré près d’une quarantaine de disques sous le label Harmonia Mundi, des disques profondément originaux qui resteront des références absolues (je pense à La Bizarre de Telemann ou au Triple Concerto de J.-S. Bach). Ils se produisent généralement sans chef d’orchestre, sauf pour l’opéra, où ils collaborent avec le grand René Jacobs qui est, de tous les chefs d’orchestre, celui qui possède incontestablement la vision artistique la plus aboutie pour le répertoire des XVIIe et XVIIIe siècles, dans lesquels les musiciens de l’Akademie se sont spécialisés.
À Berlin, ville magique où ils sont en résidence, il est possible de les voir dans trois endroits différents : d’abord à la Konzerthaus, ensuite au Staatsoper (où ils ont participé aux plus mémorables opéras remis à l’honneur par René Jacobs, tels Orpheüs de Telemann, Crœsus de Keiser, La Griselda de Scarlatti) et, depuis septembre 2006, au Radialsystem V, une ancienne usine transformée en un bouillonnant atelier de création.
Source de la photo : http://www.la-belle-epoque.de
Ce lieu magnifique, situé sur les bords de la Spree (que j’ai eu la chance d’inaugurer), est en effet le nouvel espace berlinois dévolu aux arts. Il abrite, outre l’Akademie, la compagnie de danse Sasha Waltz & Guests avec laquelle un partenariat s’est noué juste après le succès qu’a rencontré le Dido & Aeneas de Purcell, un spectacle mêlant de la danse, de la musique et du chant, qui a fait frissonner mon amie Valérie et qui, dit-on, a fait réfléchir l’Akademie für Alte Musik à de nouvelles formes de représentation.
En choisissant de mettre en scène de la musique instrumentale, les musiciens de l’Akademie bouleversent en effet les cadres traditionnels. Et ils le font d’autant plus efficacement qu’ils choisissent une musique qui, d’entrée de jeu, fait sensation. Avec Les Élémens de Rebel, en effet, les choses commencent très fort, puisque le compositeur a voulu mettre en musique le chaos qui se débrouille. Et c’est le danseur et chorégraphe Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola, dont on peut dire que le talent est aussi grand que le nom, qui est au centre de ce Cahos ou de cette guerre des éléments que produit la Terre. Le voilà qui apparaît d’abord sur la scène en train de cracher de la terre, avant d’en faire ensuite quelques tas, jusqu’à ce que le cours des choses s’apaise et qu’il se décide à virevolter sur l’eau.
Avec les Quatre saisons, l’Akademie a pris un risque supplémentaire, puisque tous les musiciens ont endossé la double casquette de musicien et d’acteur. Ils ne se contentaient pas en effet de jouer les notes devant leur pupitre, mais se déplaçaient également sur scène, allant même, pour les plus virtuoses d’entre eux, tel Georg Kallweit, à jouer par terre tout en effectuant une rotation complète au sol! Mais c’est surtout la grande violoniste Midori Seiler, toujours très concentrée et très inspirée, qui fut de loin la plus bouleversante. Elle était capable d’enchaîner avec une vitesse extrême les notes du Printemps, perchée sur les épaules de Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola, avant d’être entraînée, balottée, et secouée sans pitié par le danseur dans le dernier mouvement de l’Été, le tout au milieu d’un décor à la fois très simple, très pur et très subtil qui suggérait les différentes saisons. Enfin, il va sans dire que l’interprétation fut absolument étincelante et que l’on se prend à rêver d’un nouvel enregistrement des Quatre Saisons, même après la triple révolution harnoncourtienne (1977), giardinesque (1994) et biondiesque (2003).

lundi 6 octobre 2008

Jack Lang dans le texte

Après avoir chopé un gros rhume ce week-end, je me suis donc rendu chez mon médecin pour me soigner très vite, au lieu de faire traîner les choses, comme je fais habituellement. En arrivant une heure avant le début des consultations, il y avait déjà devant moi tant de monde que je me suis demandé un instant si je ne ferais pas mieux de faire demi-tour. Pour maider à supporter cette attente, javais emmené avec moi Si jai bonne mémoire de Sacha Guitry, que jai dailleurs achevé au bout de deux heures, mais qui na pas été suffisant pour maccompagner pendant la troisième et dernière heure quil me restait à patienter. Nayant alors plus rien à lire, et ne possédant pas non plus de téléphone portable comme mon voisin qui samusait à en régler les sonneries, je me suis donc jeté, comme la pauvreté sur le monde, sur les VSD, Paris-Match et autres magazines qui tapissaient la table basse. Si les salles dattente des médecins présentent un intérêt, cest bien, il faut le reconnaître, parce quon peut y lire toutes les merdes auxquelles on échappe en temps ordinaire. Quelle na donc pas été ma surprise de tomber sur un portrait de Brice Hortefeux et de voir que la rédaction de Paris-Match, dans son édition du 26 juin dernier, sétait amusée à déguiser le fameux« ministre de la gestion des électeurs de Le Pen », comme lappelle Pierre, en gentil petit papa chéri, assis sur une balançoire aux côtés de sa femme et de ses trois petites têtes blondes dans le jardin de son ministère. Ainsi, après avoir pris connaissance des innombrables qualités humaines que le ministre réunirait en sa personne, japprends que Brice Hortefeux na pas seulement des amis de droite, mais aussi des amis de gauche, qui ne tarissent dailleurs pas déloges à son encontre. Et, ô surprise, le premier à en parler avec le plus de considération, voire un brin d’admiration, est Jack Lang :« Soyons clairs. Ses orientations en matière dimmigration ne sont pas du tout les miennes. Mais japprécie lhomme. Sa courtoisie et son attention aux autres ne sont pas si fréquentes en politique. Contrairement à tous ces gens vaniteux, et malgré son ascension, il na pas changé de portable depuis trois ans. Jobserve aussi quà lAssemblée il est lun des rares à nêtre ni chahuté ni conspué. Son autorité et son ton de voix simposent. Bref, cest un mec sympa qui fait une politique pas sympa ». Fin de citation.
Je tombe des nues. Je relis la phrase pour savoir si je nai pas la berlue. Est-ce bien Jack Lang qui parle? « Japprécie lhomme... sa courtoisie... son attention... un mec sympa... une politique pas sympa. » Comment est-ce possible? Comment peut-on qualifier un homme qui a une matraque à la place du cœur de « sympa »? Comment peut-on considérer sa politique, qui est responsable de milliers de drames humains, de seulement « pas sympa », alors quelle est tout simplement abjecte, fétide et nauséabonde? Pire, comment peut-on séparer cette politique, qui na quun seul objectif - la reconduite aux frontières de 25000 étrangers par an - de lhomme qui la détermine et lassume complètement? Nous vivons dans un pays où des gens ont maintenant tellement peur des policiers quils sautent par dessus les fenêtres ou par dessus les ponts pour leur échapper. Et tellement peur également des services de l’État quils se privent de laide médicalisée à laquelle ils ont pourtant droit, préférant échapper ainsi à un fichage qui pourrait leur être fatal. Voilà pourtant de quoi le ministre est le plus fier : les demandes daide médicalisée ont chuté de 8% en un an, ce qui est la preuve irréfutable, selon lui, que les étrangers en situation irrégulière sont beaucoup moins nombreux quauparavant. Est-ce faire preuve de beaucoup d« attention »que de renvoyer des hommes malades dans leur pays dorigine où ils sont à peu près certains de crever? Peut-on vraiment qualifier de « sympa » un « mec » qui donne pour consigne à des fonctionnaires de police darracher, à la sortie des écoles, des enfants à leurs parents, puis de les renvoyer dans leur pays dorigine où ils seront abandonnés, et tout cela en notre nom? Comment au contraire ne pas avoir honte? En tout cas, force est de constater que ce nest pas la honte qui tenaille Jack Lang, mais l’appétit de pouvoir, le reniement de soi, puisque la seule chose quil sache faire maintenant, c’est de se livrer à un cirage de pompe abject, à un marchandage de ses idées, pour un type qui, il faut bien en convenir, n’en vaut vraiment pas la peine. Mais vraiment pas.

mercredi 1 octobre 2008

Mantegna au Louvre

« Il primo pictore del mondo » : cest en ces termes, à mon avis pas du tout exagérés, que le cardinal dAmboise qualifiait Mantegna (1431-1506), un peintre dont le nom reste encore assez ignoré du grand public, comme jai pu men rendre compte en discutant avec quelques-uns de mes amis. Il y a plusieurs raisons à cela. Mantegna avait une telle conscience de sa valeur et était, dit-on, si convaincu de sa supériorité, que son arrogance na pas tellement facilité son accessibilité auprès du public. Jusquau XXe siècle, les historiens et les critiques dart ne lui ont pas été très favorables, et même Bernard Berenson, lauteur des Peintres italiens de la Renaissance, le jugeait « franchement déplaisant». Comme lécrit si justement Philippe de Montebello, directeur du Metropolitan Museum of Arts de New York, « la peinture de Mantegna ne se donne pas à voir avec la froide majesté épurée dun Piero della Francesca, mais avec une intensité dexpression extrêmement inconfortable en raison de son implacable et lapidaire précision ».
Disons-le tout de suite, ce nest pas tous les jours que lon peut voir des rétrospectives comme celle-ci, consacrée à un peintre de cette importance, et rien que pour cela, il faut absolument se précipiter au Louvre. La dernière fois quune grande rétrospective a été consacrée à Mantegna, cétait en 1992, à Londres et à New York, mais pas à Paris. Le Louvre rattrape donc son retard en présentant plusieurs peintures, dessins, gravures et manuscrits du maître. Le choix a été fait de ne pas se limiter aux
œuvres de Mantegna, mais de présenter un échantillon des plus belles productions de ses contemporains, qu’il s’agisse de Marco Zoppo, Donatello, ou encore Bellini, avec lequel il a eu une occasion historique de nouer un dialogue, en épousant la sœur de ce dernier. Respectant la chronologie, lexposition sattache à retracer les principales étapes de la carrière fulgurante de Mantegna, de ses débuts à Padoue, alors qu’il n’avait que 17 ans, jusquà son arrivée à la cour des Gonzague, où il aura finalement passé l’essentiel de sa vie.
Malheureusement (ou heureusement, tout dépend du point de vue), le parcours est si riche qu’il est pratiquement impossible de tout voir en une seule fois. Pour ma part, je n’ai pu admirer qu’un tiers seulement de lexposition, ce qui me «contraindra », avec beaucoup de guillemets, à y retourner mercredi prochain, et même les suivants.
Par rapport à la grande exposition de 1992, cette rétrospective présente plusieurs avantages. Les trois éléments de la prédelle du retable de San Zeno qui, en temps ordinaire, sont dispersés entre deux musées distincts sont donc réunis pour la première fois; la Vierge de la Victoire qui était jugée intransportable est, cette fois, présentée en face d’un magnifique portrait de Francesco Gonzaga, son commanditaire ; le monumental Saint Sébastien d’Aigueperse a été dépouillé de son cadre et, surtout, de son verre qui en froissait la perception ; enfin, le portrait d’Isabella d’Este par Léonard de Vinci qui n’est jamais ou rarement visible est, à cette occasion, déballé en grande pompe. Mais si, en 1992, la Royal Academy of Arts ne pouvait présenter à son public aucun de ces trois fleurons parisiens, elle pouvait au moins le dédommager avec le cycle du Triomphe de César, dont le visiteur parisien pourra cette année regreter la présence d’une seule toile sur les neuf qui en constituent le cycle.
Fort heureusement, d’autres chefs d’œuvre ont pu faire le déplacement. Je signale surtout La Circoncision des Offices, le Saint Sébastien de Vienne, La Prière au jardin des Oliviers de Londres, L’adoration des bergers de New York et, last but not least, Le Christ soutenu par deux anges de Copenhague avec lequel j’ai choisi d’illustrer ce billet. Ne vous contentez pas de cliquer sur l’image, mais double-cliquez en bas à droite, pour admirer parmi le luxe des détails, le traitement particulier du linceul et l’arabesque des plis qui palpitent au vent.