dimanche 17 août 2008

Profession : créatrice. La place des femmes dans le champ artistique

Fini cet après-midi les Actes du colloque Profession : créatrice. La place des femmes dans le champ artistique (2004) qui m’a laissé un goût assez désagréable, à l’exception d’une contribution passionnante, celle de Brigitte Rollet, sur laquelle je dirai deux mots plus loin. Si le sujet était intéressant – les organisatrices avaient à cœur de montrer comment les femmes ont occupé dans les arts des positions dominées et quelles ont été les logiques qui ont historiquement concouru à leur exclusion –, l’approche m’a semblé complètement infantile et dépassée. Je comprends qu’on veuille mettre au jour les logiques qui ont contribué à la marginalisation et à l’exclusion des femmes pour mieux les neutraliser et finalement les dépasser ; j’admets encore qu’on puisse confondre science et politique en cherchant à corriger, conformément au projet politique féministe, les mécanismes qui relèguent les femmes à des échelons inférieurs ; mais il y a une chose que je ne supporte pas, c’est le ton victimaire et pleurnichard de certaines chercheuses qui perçoivent encore tous les hommes comme des bêtes infâmes et d’affreux machos qu’il faudrait, selon l’adage voltairien, écraser. À force de considérer tous les hommes comme les principaux ennemis de la libération des femmes, et en s’obstinant dans ce genre de considérations, on recrée inévitablement un mythe, celui de l’homme macho et dominateur, comme si les femmes ne pouvaient pas compter de nos jours sur le soutien des hommes dans la lutte pour l’égalité des droits. Je tiens à dire aux intéressées que ce n’est pas parce que, dans la plupart des civilisations, les hommes ont toujours eu le dessus sur les femmes et qu’ils ont abusé de leur pouvoir pour les maintenir constamment à l’écart, que tous les hommes de notre époque sont forcément du même tonneau et donc nécessairement les héritiers de leurs illustres prédécesseurs. La vision et la division du monde masculines au principe desquelles s’exerçaient la domination me répugnent autant qu’elles répugnent aux femmes. Mais autant ces chercheuses sont éprises d’historicité dès qu’il s’agit de faire l’histoire des femmes et détruire le mythe de l’éternel féminin, autant elles en oublient tous leurs réflexes méthodologiques dès qu’elles se mettent à parler des hommes, qu’elles substantialisent à outrance. L’article d’Hélène Marquié est sans doute le plus caricatural en ce sens. Il y est question notamment de la danse et de la place des femmes dans cet univers. La danseuse classique serait ainsi un pur produit du désir androcentrique : « la ballerine du XIXe siècle est un mythe créé par les hommes » (p. 150). Plus loin : « La danse dite jazz, telle qu’elle est diffusée par les médias, contribue de son côté à la construction et à la valorisation de modèles féminins stéréotypés, correspondant à un fantasme de femme jeune et sexy, dont l’unique préoccupation est de susciter le désir masculin » (p. 159). Que je sache, le public qui se presse dans les loges de l’Opéra pour contempler un ballet n’est pas constitué uniquement de brutes épaisses en rut. S’il y a des femmes, c’est donc que celles-ci auraient intériorisé les principes de la domination et s’en rendraient complices à leur insu. Marie Buscatto, dans l’article suivant, lui emboîte le pas. Il est question cette fois des chanteuses de jazz. Parce que le corps des chanteuses serait « d’abord un corps regardé », l’auteure en conclut que « la séduction est située au cœur de l’activité des chanteuses de jazz », à la différence des instrumentistes – hommes – qui « centrent leur attention sur l’acte musical proprement dit » et n’ont pas pour objectif direct de « plaire physiquement au public » (p. 174). Ce genre de phrases ne veut strictement rien dire. Tout chanteur, en effet, qu’il soit un homme ou une femme, doit exercer une séduction sur son public, s’il veut être reconnu et susciter l'adhésion. Il serait aberrant et primaire de considérer la séduction comme un élément uniquement sexuel. C’est comme si on disait que j’aime Cecilia Bartoli parce que je la trouve sexy, pulpeuse, que sais-je encore. On le voit, les hommes sont les grands perdants de ce colloque. Il faudrait d’ailleurs faire une analyse plus fouillée sur « la place des hommes » dans les discours sur « la place des femmes » et dans l’historiographie féministe en général. Je remarque en tout cas que ce ton victimisant conduit bon nombre de chercheuses à exagérer la domination des hommes sur les femmes et, au final, à subvertir la vérité historique. Ainsi Maria Antonietta Trasforini explique que jusqu’au XIXe siècle, les femmes ont été exclues des académies des beaux-arts (p. 34), alors que l’Académie royale de peinture et de sculpture les avaient accueillies dès le XVIIe siècle, comme peuvent en témoigner Catherine Duchemin, première femme académicienne introduite par Le Brun en personne, les sœurs Boullogne, Elisabeth-Sophie Chéron, puis au XVIIIe siècle Rosalba Carriera, Anne Valleyer-Coster, Adélaïde Labille-Guiard et Elisabeth Vigée Lebrun, pour ne citer que les plus célèbres (je ne nie pas que les académiciennes avaient moins de droits que les académiciens, je remarque simplement qu’elles étaient admises et non refoulées comme on voudrait nous le faire croire). Dans un autre article consacré cette fois aux femmes et au théâtre, Sylviane Dupuis affirme également que Papa doit manger de Marie Ndiaye est « à [s]a connaissance la première pièce signée par une femme à jouir de [l’] honneur d’entrer au répertoire de la comédie française » (p. 196). C’est oublier que quelques années plus tôt, Nathalie Sarraute avait déjà obtenu cet honneur avec Le silence et Elle est là, et qu’au XIXe siècle la Comédie Française avait admis au répertoire Le Marquis de Villemer de George Sand, pièce qui ne fut jouée que le 4 juin 1877, soit un an après la mort de Sand, même si la décision en avait été prise du vivant de son auteur. Finalement, je n’ai trouvé de mesure et d’intérêt que dans la contribution de Brigitte Rollet qui a produit une communication passionnante sur la trajectoire de Jacqueline Audry au sein du champ cinématographique. J’ai une nette préférence pour ce genre d’analyse, autrement plus nuancée et plus proche de la vérité : «Sans tomber dans un discours misérabiliste sur les terribles affres, difficultés et obstacles de la femme créatrice, il faut souligner combien à tous ceux évoqués pour les autres arts et que partagent les réalisatrices s’ajoutent pour ces dernières des problèmes supplémentaires : outre la jeunesse du médium, le cinéma implique aussi un certain degré de technicité et impose un travail collectif assuré pour l’essentiel par des hommes, ce qui pose très vite les questions de la connaissance et de la maîtrise technologiques de l’outil de travail d’une part et de l’autorité d’une autre, qualités rarement associées au féminin » (p. 128).