dimanche 2 mars 2008

Shoah de Lanzmann

Vu hier et cet après-midi Shoah de Claude Lanzmann. 
Même si j’y allais un peu à reculons (je n’avais pas très envie de m’enfermer un week-end entier dans une cave alors que je travaille déjà toute la semaine dans une autre cave située juste en face de la Cinémathèque), je suis finalement très content d’avoir vu ce document. J’ai appris des tas de choses. On ne voit pas les neuf heures passer. La première époque concerne, pour reprendre le terme d’un ancien nazi, la « structure primitive » de la Solution Finale ; la seconde époque : le crime de masse, l’industrialisation de la mort. Les témoignages sont bouleversants, saisissants et totalement inédits. Lanzmann insiste vraiment pour que les gens qu’il interroge aillent le plus loin possible dans les détails. La force du film réside donc dans la variété des témoignages recueillis. Il y a d’abord bien sûr les témoignages des personnes rescapées des camps, qui ont vu toutes les horreurs possibles et imaginables, et qui en parlent avec une très grande force, une très grande émotion (je pense à Philipp Muller) ; il y a ensuite les témoignages d’anciens nazis qui avaient des responsabilités importantes dans la mise en œuvre du dispositif d’élimination des Juifs et que Lanzmann a réussi à filmer en caméra cachée chez eux ; il y a enfin les témoignages de tous les « gens ordinaires » qui vivaient à proximité des camps d’Auschwitz et de Treblinka, et qui sont restés complètement passifs devant la barbarie qui s’accomplissait sous leurs yeux : ce sont d’anciens instituteurs ou d’anciens paysans polonais qui cultivaient leurs champs à cent mètres des camps de la mort et qui rient encore du geste de mort qu’ils accomplissaient autrefois quand ils voyaient depuis leurs champs les Juifs dans les wagons. À cet égard, le film insiste beaucoup sur l’antisémitisme polonais qui, quarante ans après, est mystérieusement toujours intact ! Celui qui en parle le mieux est Raul Hilberg, le grand historien de la Shoah, auteur de La Destruction du peuple juif qui est mort l’été dernier et que Lanzmann a longuement interrogé en se rendant à plusieurs reprises dans sa maison du Vermont. Un homme d’une très grande éloquence, capable de décrire et analyser beaucoup de choses, en une économie de mots. Ceux qu’il emploie ont un tel relief qu’il n’est plus possible après de les oublier. Raul Hilberg rappelle une chose fondamentale que j’ignorais complètement : la Solution Finale a été mise en œuvre par le IIIe Reich sans aucun budget. Les Juifs de Hongrie, de Corfou, de Tchécoslovaquie, etc., ont tous dû payer de leur poche le billet de train qui devait les conduire à Auschwitz, ou ailleurs, dans un wagon pour bestiaux. À Varsovie, ce sont encore les Juifs qui ont financé le mur destiné à séparer le ghetto du reste de la ville pour protéger ses habitants des maladies qui se développaient à l’intérieur du ghetto. Il explique très bien que des siècles et des siècles de propagande catholique ont évidemment préparé et facilité le travail des Allemands. Que ces derniers n’ont pas beaucoup innové (il leur a suffi de puiser dans la doctrine catholique toutes les images négatives associées aux Juifs), sauf dans un point qui demeure capital : la Solution Finale. En cela, ils ont inventé quelque chose de fondamentalement neuf. Une première étape a été franchie (avec Constantin, par exemple) en constituant les Juifs comme des hérétiques et en les amenant à se convertir au catholicisme. Une seconde étape a de nouveau été franchie en isolant les Juifs, essentiellement de deux manières, soit en les concentrant dans des ghettos pour éviter qu’ils se mélangent au reste de la population, soit en les chassant carrément hors des villes, où on ne leur reconnaissait aucun droit. Mais comme l’explique très bien Hilberg : « quelqu’un qui se convertit peut toujours croire en secret, quelqu’un qu’on a chassé peut toujours revenir ; en revanche, quelqu’un qui est mort ne peut plus rien faire ». Et c’est là où le « génie » des Allemands s’est manifesté : ils ont songé à ce que personne avant eux, pas mêmes les Babyloniens ou les Égyptiens, n’avait encore jamais imaginé : l’extermination en masse des Juifs. Ce qu’ils appelaient pudiquement la Solution Finale.
Un film à voir absolument, sans aucune réserve.