mercredi 13 juin 2007

We feed the World de Wagenhofer

Vu ce soir We feed the World ou Le marché de la faim du réalisateur autrichien Erwin Wagenhofer. Le monde ne tourne vraiment plus très rond : Jean Ziegler, à qui le réalisateur donne ici la parole, nous rappelle quelques petites vérités bien dérangeantes que les dirigeants de ce monde ne veulent pas entendre. Le film est construit à partir d’un seul fait qui donne toute la mesure des choses : 800 millions d’individus meurent – assassinés – de faim alors que – ou plutôt parce que – la planète dispose des ressources suffisantes pour nourrir 12 milliards d’individus. Ainsi Wagenhofer s’intéresse à la rationalisation de la production agro-alimentaire, de plus en plus orientée vers la maximisation des profits, et non vers la satisfaction des besoins alimentaires ou même la qualité des produits. C’est ainsi qu’en Bretagne, on n’hésite plus à vendre des poissons que l’on ne commercialisait même pas il y une vingtaine d’années, des poissons conçus « pour être vendus, mais non pour être mangés », comme disent, amusés, certains professionnels. Au Brésil, dans la forêt amazonienne, c’est l’équivalent de la surface de la France et du Portugal qui a été rasée depuis 1975, pour créer des pâturages et cultiver du soja qui ne va bien sûr pas en priorité aux Brésiliens qui en ont le plus besoin, mais vers les volailles européennes, que l’on élève dans des conditions industrielles qui répugnent à voir. En Roumanie, on impose aux producteurs la culture des OGM par la force : on préfère cultiver des aubergines plus belles d’aspect mais moins bonnes, que meilleures au goût mais irrégulières. Au point que ceux qui refusent la culture des aubergines à partir de semences hybrides passent pour de véritables héros. Mais le prix à payer de l’héroïsme est, comme toujours, la misère, l’isolement, la pauvreté. Ziegler montre que nous assistons, impuissants, à une reféodalisation du monde, avec les multinationales qui se partagent le marché de la faim. L’actuel PDG de Nestlé, Peter Brabeck, peut ainsi tranquillement énoncer des énormités du type: «L’eau est une denrée comme les autres, elle a un coût de production, c’est d’ailleurs ce qui fait toute sa valeur ; ceux qui réclament la nationalisation du marché de l’eau sont guidés par des mouvances “extrémistes” (comprenez : crypto-marxistes) ; si l’eau est une denrée privatisée, c’est finalement une chance pour les consommateurs : ils peuvent être assurés que des grands groupes comme Nestlé veilleront toujours à sa qualité », etc. Puisqu’on ne peut pas lutter à l’échelle internationale, il ne nous reste plus qu’à résister à notre petite échelle microscopique, en refusant d’acheter tous ces mauvais produits, dont on est assommé jour et nuit par la publicité. Ainsi va le monde, qui n’a pas beaucoup progressé depuis deux siècles et demi. La triste devise que Voltaire reprenait à son compte, Sauve qui peut, le navire coule, est plus que jamais d’actualité.