mercredi 16 mai 2012

Corsica, me revoilà !

1. Départ de Toulon. 2. Quelque part entre Bocognano et Vizzavona. 3. Corte. 4. Une route de la Castagniccia. 5. La Porta et son campanile baroque. 6. Marine de Pietracorbara. 7. Tour génoise de Pino. 8. Les figuiers de Ficaja. 9. Le cap corse. Entre Santa Severa et Macinagio. 10. Ficaja, encore. 11. Sur la D. 71, après Morosaglia, en route vers Ponte Leccia. 12. Promenade, le soir, dans les calanche entre Porto et Piana. 13. Vallée de la Restonica. 14. En grimpant vers le lac de Melu. 15. Mon ami le cochon.

Je profite d’un faible signal wifi sur une terrasse de café pour vous donner quelques nouvelles. Voilà en effet plus d’une semaine que je suis coupé du monde, dans un petit village corse, n’ayant pour seule compagnie que les brebis, les cochons et les fleurs du maquis. Tout va bien : le soleil cogne, l’eau des rivières est limpide, les fougères et les figuiers sentent bon. Je vous en dis un peu plus la semaine prochaine, quand jaurai regagné mes appartements siennois et retrouvé une connexion normale. Pace e salute !

jeudi 3 mai 2012

Un Orlando de folie à La Monnaie

Bejun Mehta et René Jacobs
L’Italie n’a pas attiré que des écrivains ou des pèlerins, comme on l’a vu dans nos deux précédents billets, mais aussi des compositeurs renommés qui, à l’instar de Haendel, ont effectué de nombreux voyages pour y recruter là-bas les meilleurs chanteurs. Le Sud de l’Italie était, comme on le sait, une véritable pépinière de castrats et c’est à l’occasion d’un voyage à Naples en 1708 que Haendel a remarqué le fameux Nicolino qui devait créer plus tard le rôle-titre de son premier opéra londonien, Rinaldo. En 1729, à l’occasion d’un second voyage en Italie, notre compositeur, qui est aussi un redoutable impresario, découvre deux chanteurs très importants qu’il a bien l’intention d’associer à ses prochaines productions : la fameuse basse Antonio Montagnana et la soprano Céleste Resse, dite la Celestina, qui vont respectivement créer le 27 janvier 1733 les rôles de Zoroastro et Dorinda dans Orlando, tandis que le castrat Francesco Bernardi, surnommé il Senesino par référence à ses origines siennoises, hérite pour la dernière fois du rôle-titre de l’opéra. Haendel n’avait en effet pas le choix et devait s’employer à renouveler ses chanteurs s’il voulait continuer d’attirer le public anglais qui commençait à se lasser des trois vedettes qui se partageaient les rôles depuis plus de dix ans : Senesino, Francesca Cuzzoni et Faustina Bordoni.

Le second voyage de Haendel en Italie a donc été fructueux à plus d’un titre. De Venise à Naples, notre musicien ne s’est pas seulement contenté de faire des propositions à des chanteurs, il a découvert aussi de nombreux opéras et s’est mis en quête de nouveaux livrets, comme celui de Carlo Sigismondo Capece, emprunté à l’Orlando Furioso et intitulé L’Orlando ovvero La gelosia pazzia, qui allait lui fournir la matière de ses trois plus beaux opéras de la décennie 1730 : Orlando en 1733, puis Ariodante et Alcina en 1735. Ce livret, qui date de 1711, mais que Haendel modifie en profondeur, met en scène un héros qui doit choisir entre deux principes en apparence contradictoires : l’amour qu’il éprouve pour la princesse Angelica et la gloire où le conduiront de nouveaux exploits guerriers. Et tandis que le magicien Zoroastro l’encourage vivement à suivre cette dernière option (Lascia Amor e siegui Martei), Orlando opte sans hésiter pour l’amour, ce sentiment taxé ici d’effeminato. Il ne sait pas encore qu’Angelica aime le prince africain Medoro dont elle a guéri les blessures dans la maison de la bergère Dorinda, et cet amour contrarié va être au principe de la jalousie du héros. Tout le livret s’attache en effet à montrer comment la quête amoureuse est psychologiquement destructrice et comment elle aboutit aussi à la folie la plus meurtrière. Alors que le héros s’apprête à tuer Angelica, Zoroastre intervient en enlevant la princesse sur un nuage et en plongeant Orlando dans un sommeil purificateur qui le ramènera à la raison.

Pour mettre en musique ce magnifique poème qui fait la part belle à la féerie et aux sentiments les plus extravertis, Haendel a déployé ici son plus grand génie mélodique. Il a composé en effet un opéra à l’intérieur duquel règne un climat musical tout à fait unique et écrit des airs neufs, pleins de fougue et de vitalité, en évitant soigneusement de recycler d’anciens airs, comme il avait l’habitude de le faire pour assurer le succès de ses œuvres. À la différence de ses précédents opéras, Orlando comporte également un nombre plus important de récitatifs accompagnés, proche des ariosos, qui semblent à Haendel plus appropriés pour exprimer la folie et les errances du héros. Si le public ne semble pas avoir tenu rigueur au compositeur de cette forme nouvelle, il n’en fut pas de même des chanteurs, qui ne pouvaient faire briller tout leur talent. La raréfaction des arias da capo, complètement assumée par Haendel, avait fait une victime collatérale : Senesino qui n’avait pas digéré d’avoir seulement trois arias ornementées sur les treize airs que le compositeur lui avait écrits.

Comme on pouvait s’y attendre, René Jacobs, qui transforme tout ce qu’il touche en or, a encore fait des miracles avec cette superbe partition. Ne pouvant faire appel à ses orchestres habituels, tels le Freiburger Barockorchester ou l’Akademie für Alte Musik – à ce qu’on dit pour des raisons de coût budgétaire –, il a sollicité le jeune ensemble Baroque Orchestra B’Rock, établi à Gand depuis 2005, lequel s’est donné pour objectif de renouveler l’interprétation de la musique ancienne en mettant surtout l’accent sur l’expressivité. Le pari est réussi et va même au-delà de nos espérances puisque jamais pendant les trois heures que dure ce drame, on n’éprouve un sentiment de « déjà vu » ou de « déjà entendu ». On a au contraire l’étrange impression d’assister à la découverte d’une œuvre qui prend ici toute sa signification, tout son relief, grâce à l’incroyable et contagieuse énergie que le chef distille dans chacune des mesures de ce trésor musical. Ça fuse, ça jaillit, ça swingue, c’est plein de nuances, et en même temps, c’est net, c’est précis, c’est impeccable. René Jacobs, qui réinvente à chaque instant la musique, adopte ici le même parti-pris que dans les opéras de Monteverdi et Cavalli qu’il a si magistralement dirigés. Il n’a pas cherché à « reproduire » l’orchestre haendelien, qui était plutôt sobre et limité, mais a opté au contraire pour un continuo bien fourni pour enrichir la palette sonore de l’orchestre. Celui-ci était constitué par le violoncelle de Rebecca Rosen, une musicienne très inspirée dans son jeu, ainsi que par les deux clavecins de Franck Agsteribbe et Sebastian Wienand, lequel jouait également de l’orgue et du régal dans la scène de folie, sans oublier la harpe d’Elena Spotti, le théorbe et la guitare de Wim Maeseele et enfin l’archiluth de Shizuko Noiri, sa très fidèle luthiste. S’agissant de l’orchestre, René Jacobs l’a aussi considérablement enrichi en ajoutant des percussions dans les scènes impliquant du merveilleux et en remplaçant les violettes marines, instruments devenus rarissimes, par des violes d’amour, afin de restituer la couleur particulièrement sensuelle qu’Haendel avait voulu donner à la scène. Le chef gantois se paye même le luxe, comme il l’explique dans le livret, de confier aux deux flûtes à bec des parties plus importantes que ne l’avait originellement conçu Haendel. Le plaisir qu’on éprouve ne connaît alors pas de nom ! Toute la philosophie de Jacobs s’exprime dans cette luxuriance de l’orchestre, qui exalte des sonorités amples et incandescentes, dans ces coups de tonnerre qu’il déclenche à foison et qui font toute la différence avec ces ensembles faméliques, comme on les souffre tant au Théâtre des Champs-Élysées, et particulièrement dans Haendel!

On ne peut pas dire que la traduction théâtrale du livret soit particulièrement convaincante. Le metteur en scène Pierre Ardi a imaginé Zoroastro comme un militaire haut gradé qui rappelle le héros à ses devoirs guerriers et Orlando lui-même en pompier pyromane qui va mettre le feu à la maison de Dorinda. Toute la scénographie tourne donc autour de cette misérable cabane, qui abrite les amours de Medoro et Angelica au premier acte, qui se consume sous la violence d’un incendie au second acte et qui se reconstruit peu à peu au troisième acte. Ce décor assez simpliste rend donc insuffisamment justice à la féerie du livret et aux multiples métamorphoses et changement de lieux qu’il induit. La magie, qui est en effet au centre du livret, demeure ici totalement absente et tous les éléments du texte ont ici disparu, que ce soient les montagnes qui se soulèvent pour laisser apparaître le palais de l’Amour, la fontaine qui jaillit de la terre au milieu du jardin délicieux, la grotte profonde aux abords de la mer ou la palmeraie et le temple de Mars.

Sophie Karthäuser
En revanche, le plateau est absolument irréprochable et Jacobs a, encore une fois, marqué des points en soignant la distribution de cet opéra dont on attend maintenant, avec impatience, un enregistrement discographique. C’est à Bejun Mehta auquel il a fait appel pour incarner le personnage d’Orlando. Le chanteur a l’avantage de très bien connaître le rôle (qu’il chante sur les différentes scènes internationales depuis près de dix ans) et d’en avoir déjà travaillé certains morceaux avec Jacobs lui-même, à l’occasion de la sortie du disque Ombra cara paru l’an dernier chez Harmonia Mundi, lequel comporte quelques arias extraits d’Orlando, dont le célèbre Fammi combattere. Dans cette aria di bravura, où le héros énumère tous les exploits qu’il souhaite accomplir pour séduire Angelica, Mehta offre ici l’illustration de tous ses talents en produisant d’incroyables vocalises sur le verbe combattere et en ornant son chant de superbes trilles dans le da capo. Un chant qui est plein de vaillance et de passion et qui recueille tout au long du spectacle les plus vifs applaudissements. Mais le contre-ténor est à l’aise dans tous les registres et lorsque, dans la célèbre scène de la folie, Ah stigie larve, il se débat avec ses démons et amorce une véritable descente aux enfers, la voix se fait plus éloquente encore et l’interprète distille des couleurs vives et des accents énergiques ! Que dire aussi de la scène du sommeil du troisième acte, véritable acmé du drame, où Orlando implore le secours du Ciel et où la voix concerte, pendant cinq minutes de bonheur, avec deux violes d’amour situées dans une loge au-dessus de la scène ? À l’inverse, c’était la première fois que Sophie Karthäuser chantait le rôle d’Angelica. Il faut saluer ici la prise de rôle réussie de la soprano belge qui livre un chant plein de grâce et de délicatesse, surtout dans Se fedel vuoi ch’io ti creda, qu’elle interprète avec la plus grande classe. Le Medoro de Kristina Hammerström était également plein de noblesse, mais la mezzo suédoise n’a dans cet opéra que trois airs à chanter. Enfin, Sunhae Im, dans le rôle bouffe de la pastourelle Dorinda, fait briller toutes les facettes de son talent de comédienne. Elle émeut jusqu’aux larmes dans ce qui est peut-être le plus bel air de l’opéra, le célèbre Se mi rivolgo al prato, entonné au tout début de l’acte II, quand elle prend conscience que son Medoro adoré l’a trahie et abandonnée. Elle se taille aussi un franc succès dans Amor è qual vento, l’un des airs les plus périlleux de l’opéra. L’interprète a en effet toute la souplesse vocale nécessaire pour exécuter en l’espace de quelques notes le grand écart du grave à l’aigu que Haendel a imaginé dans cet air. Seul Konstantin Wolff, que l’on a connu en plus grande forme l’an dernier dans Rodelinda, apparaît plus en retrait dans le rôle du magicien.

Sunhae Im
 Bref, on sort de là en se disant qu’on est heureux d’avoir parcouru plus de 300 kilomètres pour voir un si beau spectacle. On n’éprouve qu’un seul regret, celui de ne l’avoir vu qu’une fois, alors que deux, voire trois fois n’auraient vraiment pas été de trop. Comme Vienne et Berlin, Bruxelles est la troisième ville qui sait donner à Jacobs toute la place qu’il mérite, avec une dizaine de représentations scéniques pour cet opéra, chose qu’on n’a plus vue à Paris depuis des lustres et qui constitue, de ce point de vue, un véritable scandale. Il n’y a qu’en France, en effet, où l’on est continuellement à la traîne et où l’on se voit contraint à l’exil musical ! Fort heureusement, comme dit l’autre, le changement est en marche, et lon peut déjà noter que Jacobs l’enchanteur sera en 2013 à Paris pour donner deux superbes opéras de Haendel, Le Triomphe du Temps et de la Vérité (12 février 2013) et la brûlante Agrippina (14 mai 2013) qu’il vient d’enregistrer chez Harmonia Mundi. À vos agendas, donc !

lundi 30 avril 2012

Et encore toutes ses dents !

1. En sortant du Jeu de Paume. 2. Pause gâteau avec Benwa. 3. Bruxelles, hôtel Renaissance. 4. Tulipes de Bruxelles. 5. René Jacobs dirige un Orlando de rêve à La Monnaie (prochain article). 6. Façade dun hôtel de Bruxelles. 7. Arras autrefois. 8. Arras maintenant. 9. Merci Jacques Genin.

samedi 21 avril 2012

Avis de tempête !

 1. Paris, Boulevard Richard Lenoir. 2. Adultère pâtissier (joyeux et non honteux) : les Mont-Blanc de Sébastien Gaudard. 3. Paris, Rue des Partants. 4. LOpéra comme je le vois tous les jours. 5. Boulevard Richard Lenoir, à nouveau. 6. Josua, le plus beau. 7. Message subliminal.

dimanche 15 avril 2012

Peut-on être protestant et aimer l’Italie?

LItalie n’a pas séduit que des écrivains ou des artistes, elle a aussi attiré de nombreux fidèles, des moines, des prêtres, des abbés, mais aussi des pénitents et des missionnaires, qui s’enthousiasmaient pour chacun de ses lieux déclarés sacrés. Jusquau XVIIIe siècle, en effet, l’Église romaine tâchait de convaincre les fidèles qu’ils devaient effectuer au moins une fois dans leur vie un pèlerinage en Italie s’ils voulaient être considérés comme de véritables et authentiques chrétiens. « Il faut aller à Rome ou se résoudre de ne jamais aller en paradis », notait avec malice le prêtre réformé Gabriel d’Emilliane. Trois lieux majeurs retenaient donc l’attention des pèlerins : Rome, bien sûr, la capitale de la chrétienté, et plus précisément sa célèbre basilique Saint-Pierre, construite sur l’emplacement du tombeau du premier chef de l’Église chrétienne ; mais aussi Padoue en Vénétie, où la relique de Saint-Antoine conservée dans une des chapelles de la basilique faisait l’objet d’un culte important ; et enfin la petite ville de Lorette où, selon la tradition catholique, la maison natale de Jésus et Marie avait été miraculeusement arrachée de terre sainte et transportée par des anges dans les Marches italiennes. D’autres lieux de pèlerinage existaient bien sûr, comme Assise, qui conservait la dépouille de saint François ou la basilique de Bari dans les Pouilles, qui abritait les reliques de saint Nicolas, mais aucune de ces villes n’égalait en prestige les trois premières.

En 1691, Gabriel d’Emilliane, qui a voyagé pendant sept ans en Italie et exercé divers emplois dans les monastères de ce pays, est de retour à Londres où il fait paraître anonymement un pamphlet antipapiste qui connaîtra un très vif succès : The Frauds of Romish Monks and Priests. Deux ans plus tard, en 1693, l’ouvrage est traduit en français (certainement par l’auteur lui-même) sous le titre : Histoire des tromperies des prêtres et des moines de l’Église romaine. En 1694, paraît une seconde édition, qui comporte un complément de titre : où l’on découvre les artifices dont ils se servent pour tenir les peuples dans l’erreur et l’abus qu’ils font des choses de la religion. Cet ouvrage, qui décrit minutieusement les différentes églises et couvents d’Italie, est précédé d’un avertissement au lecteur qui nous renseigne sur la trajectoire religieuse de son auteur : « Ayant été prêtre séculier dans l’Église romaine, et ayant fait dans mes ouvrages, particulièrement dans celui d’Italie, plusieurs remarques assez curieuses sur la manière de vivre et les intrigues détestables des prêtres et des moines de cette même communion qui ne pouvaient pas si facilement venir à la connaissance des autres, j’ai cru les devoir donner au public. » Ancien catholique converti au protestantisme, Gabriel d’Emilliane se présente comme un témoin exemplaire. Il a assisté à de nombreux offices, vu les manifestations de piété qui s’attachaient à l’exercice du culte de la religion et examiné de près la conduite des prêtres qu’il entend en effet dénoncer. Son voyage se décline en huit lettres, qui traitent chacune d’un thème bien particulier : le culte des reliques, l’esprit de vengeance du clergé de Rome, le manque d’hospitalité des abbés, l’organisation des pèlerinages, les fêtes en Italie, le déplorable abus de la prédication des prêtres, les processions et, enfin, la corruption de l’Église. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne s’agit aucunement d’un livre de théologie, mais bien d’une relation de voyage. Son auteur vise moins à discuter des questions doctrinales qu’à nous éclairer sur les mœurs du personnel ecclésiastique et à nous montrer comment celui-ci utilisait les notions de l’Enfer et du Purgatoire pour faire peur aux fidèles et exercer sur leur esprit une pression insupportable.

Sur bien des points évoqués, ce livre n’a pas pris une ride : l’Italie demeure toujours la banque centrale du catholicisme mondial, l’engouement pour les sources sacrées de ce pays n’a jamais fléchi et le brigandage continue de s’exercer sur les voyageurs. C’est en effet quand il décrit les conditions de son voyage et l’escroquerie généralisée dont il est victime que notre auteur est le plus percutant. On ne soupçonne pas à quel point la route jusqu’à Rome était semée d’embûches et combien elle s’apparentait pour les fidèles à un véritable chemin de croix ! Ces pauvres malheureux, qui avaient tant de fautes à expier, tant de péchés à laver, devaient d’abord s’en remettre à des guides qui les dépouillaient sans merci en leur noircissant le tableau des dangers qui les attendaient dans la montagne : « Tous ces guides-là étaient des coquins qui s’efforçaient d’épouvanter les passants pour gagner avec eux quelques pièces d’argent » (I, 125). Ils arrivaient ensuite dans des villes où ils étaient implacablement rançonnés par des aubergistes sans vergogne qui mettaient tout leur talent à les caser dans d’infâmes logis. Toutefois, comme il se rencontrait parmi les pèlerins des gens de toute conditions, ceux qui n’avaient pas toujours les moyens de séjourner dans des hôtelleries hors de prix avaient recours à d’autres solutions d’hébergement. Ils tentaient alors leur chance dans les hospices qui étaient censés accueillir les plus impécunieux. Emilliane, qui a fréquenté à plusieurs reprises ces établissements, remarque combien en quelques siècles les règles de la charité se sont dégradées puisque les étrangers se trouvent refoulés : « Ils n’y reçoivent plus que les prêtres et les moines qui y passent et ne donnent qu’un pain d’une demie livre et une pinte de vin aux autres passants à la porte. Encore faut-il produire beaucoup de passeports et lettres faute de quoi [on] est en grand danger de n’y point être reçu. » (I, 132). 

On le voit, les pèlerins devaient passer par les fourches caudines d’une administration véritablement tatillonne s’ils voulaient trouver asile au sein de ces hospices. Mais une fois admis, on s’employait à leur rendre la vie épouvantable. C’était à dessein que les moines évitaient par exemple de sonner les cloches pour ne pas rameuter trop de monde dans les réfectoires. Ces hospices n’avaient en effet rien à offrir, pas plus le couvert que le gîte : « C’est une chose infâme de voir comment on les fait coucher. Il y a environ 20 ou 30 lits dans une grande chambre et on les met deux à deux ou trois à trois dans un même lit. On les fait dépouiller tout nus dans une autre chambre avant que d’entrer dans celle-ci. Les lits sont tous pourris, plein de vermine et sans draps dans plusieurs endroits. » (I, 137) Le vice poussait parfois les moines jusqu’à mettre au travail forcé les pèlerins et à tout faire pour les empêcher de revenir frapper à leur porte. Et si cela ne suffisait pas, ils n’hésitaient pas alors à faire appel à des vagabonds ou des débauchés « parce que par leur présence ils dégoûtaient les autres d’y venir. » (I, 152) Emilliane croit voir l’explication de cette absence d’hospitalité dans la rapacité des moines qui préfèrent concentrer en leurs mains toutes les richesses de leurs bienfaiteurs et de leurs bienfaitrices plutôt que de les redistribuer aux plus nécessiteux. Il s’indigne que les « legs pieux que quelques dames de qualité ont déposé dans leur testaments » (I, 143) soient si scandaleusement détournés à leur unique profit et c’est en effet après avoir observé le mobilier flamboyant des monastères et les carrosses rutilants de tous ces grands aumôniers, grands administrateurs et autres grands prieurs des hôpitaux que notre voyageur a pris conscience du degré de la corruption du clergé.

Mais il n’avait pas encore tout vu et le pèlerinage dans les Marches allait lui révéler bien d’autres abus. Dans la quatrième lettre, qui porte sur le voyage à Lorette, il ne déplore pas seulement la présence des marchands du temple qui pullulent aux abords de la Santa casa ou les sommes d’argent considérables extorquées aux fidèles ; il s’indigne aussi de l’esprit de récréation, comme il l’appelle, qui souffle sur les troupes. En effet, rien ne l’afflige tant que de voir ces hommes de la Compagnie de Notre-Dame de la Vie de Bologne richement parés qui ne songent qu’à batifoler : « Les pèlerins que je vis arriver à Fano étaient tous revêtus d’une même couleur et avaient déjà couru une poste ce matin-là sur leurs ânes. Leurs vestes étaient neuves et d’un lin extrêmement fin. Comme ce n’était pas apparemment un esprit de pénitence qui les leur avait fait prendre, ils n’avaient pas manqué de les retrousser en plusieurs endroits assez haut pour faire entrevoir leurs beaux habits de brocard, d’or et de soie qu’ils avaient par-dessous. » (I, 206). Et il n’est pas dupe du manège qui se trame, lorsqu’il aperçoit derrière ce cortège singulier une calèche pleine de dames : « C’était des pèlerines qui étaient parties de Bologne dans le même dessein et qui étaient toutes parentes ou amies de ces messieurs. Elles étaient superbement habillées, et même avec une lascivité indigne de personnages qui vont par dévotion en pèlerinage » (I, 208). Notre voyageur s’arrange toutefois pour résider dans le même hôtel que ces coquins et avoir l’honneur de partager leur table. Mais comme Emilliane n’est pas un censeur impitoyable, il se laisse prendre au jeu et concède que les Italiens ont « l’esprit extrêmement agréable et inventif » (I, 211). Aussi a-t-il bien rigolé et jamais ne vit-il compagnie aussi bien divertie !

La route de Fano à Lorette ne désemplissait pas de ces sortes de pèlerins fort dévots, presque toujours accompagnés de pèlerines, qui faisaient bonne chère dans toutes les hôtelleries. Gabriel d’Emilliane a bien compris le véritable motif qui guidait la volonté des pèlerins et saisi l’esprit carnavalesque animait leurs membres. Le pèlerinage n’était pas en effet qu’une affaire d’hommes, les femmes prenaient aussi toute leur part à ces voyages : « Les Italiennes se servent de mille intrigues et inventions pour obliger leurs pères et mères, ou leur mari, de les faire aller en pèlerinage. Il n’y a point de vœu qu’elles fassent plus volontiers. Elles emploient surtout l’autorité de leurs confesseurs pour leur donner à entendre que c’est la volonté de Dieu qu’elles y aillent. Tout le voyage se passe en bouffonneries et toutes les plaisantes aventures qu’elles y ont eues leur servent ensuite l’hiver auprès du feu d’un agréable divertissement.» (I, 215) Gabriel d’Emilliane ne manque pas de relever que ces « bouffonneries » s’accomplissaient presque toujours avec la complicité de l’Église et que l’institution ecclésiastique avait tout intérêt à encourager ces voyages. Il existait en effet une circularité parfaite entre l’afflux des pèlerins et l’afflux des richesses et Lorette, tout comme Rome, étaient à cet égard des villes très florissantes. « Les papes voyant combien ce grand concours augmentait leurs revenus et rendait leur ville riche et opulente, trouvèrent le moyen d’obliger les confesseurs d’enjoindre pour l’expiation des plus gros péchés, comme le rapt, l’inceste et le meurtre, d’en faire le voyage. De sorte qu’il n’y avait point de rémission pour ces sortes de péchés sans aller à Rome. » (I, 129)

Arrivé à Rome, et y séjournant de Noël à Pâques, notre intrépide voyageur s’étonne ensuite de l’importance des fêtes religieuses. Il distingue les « fêtes universelles », c’est-à-dire celles qui sont observées dans tous les pays catholiques et qui rythment le calendrier liturgique, et les « fêtes particulières », qui se déroulent dans certaines provinces, villes, paroisses ou chapelles. De sorte que, « comme il y a dans Rome un nombre prodigieux d’églises et de chapelles, c’est tous les jours fête dans plusieurs endroits de la ville » (II, 4). Il est intéressant de noter qu’à cette époque-là, on ne concevait pas la célébration de la messe sans un accompagnement musical : les meilleurs musiciens étaient sollicités, et pas seulement ceux de Rome. Emilliane ne se trompe pas quand il note que « les Italiens aiment par-dessus toute autre nation les concerts » (II, 8) et il a raison d’insister dans chacune de ses lettres sur la duplicité des prêtres qui sont toujours prompts à condamner avec solennité le théâtre, mais qui n’en recherchent pas moins avec avidité tous les plaisirs associés. Il souligne ainsi le lustre des églises romaines, la pompe et la majesté des grandes messes qui y sont célébrées et relève maints détails qui confirment l’efficacité du décorum religieux : les coussins de velours violets, les croix de diamants, les prie-Dieu capitonnés, les tapis bordés de franges d’or, les fauteuils très richement parés, les autels coiffés par de superbes dais. Il faut dire que tout le monde y trouvait là son compte : autant l’abbé qui avait la gloire de paraître en pontife que les fidèles qui se formaient une image du paradis et des splendeurs célestes qu’on leur promettait ! Tout au long de son séjour romain, Emilliane a eu maintes occasions de vérifier qu’il n’y avait pas de plaisir plus couru que celui d’aller à l’église : « c’est là que se donnent les rendez-vous, qu’on fait courir secrètement les billets, qu’on fait l’amour avec les yeux (…) ; en un mot que l’on conclut tous les marchés infâmes. » (II, 17). Si on savait en effet que l’Église louait à certains seigneurs le droit d’assister à des offices et qu’à l’intérieur des chapelles se formaient parfois des alliances entre grandes familles, on ignorait en revanche qu’après la messe, des festins pouvaient s’engager derrière les autels. C’était du moins la tradition dans une abbaye proche de Bologne où d’Emilliane enseignait les humanités : « L’office des vêpres finit à six heures du soir, après quoi l’abbé et les officiers s’étant déshabillés, ils allèrent dans la sacristie, où il y avait de grandes tables dressées, chargées de confitures sèches et liquides, de langues de bœuf, de saucissons de Bologne et de pâtisseries fines. On fit entrer toutes les dames et les messieurs de qualité qui étaient dans l’église. » (II, 27)

Ce traité antipapiste ne serait pas complet si ne s’y ajoutait enfin une critique en bonne et due forme des indulgences et des moyens que l’Église Romaine met « pour attraper de l’argent » (II, 41). D’Emilliane égratigne au passage les confréries religieuses qui, sous prétexte de rendre un culte à la Vierge ou à quelque saint que ce soit, s’ingénient surtout à récolter de prodigieuses sommes d’argent. Toute cette pompe qu’il a vue à Rome et dans les différentes églises d’Italie n’aurait jamais pu s’étaler sans le concours financier des fidèles que les prêtres rançonnaient en brandissant la menace des supplices post-mortem. D’Emilliane, qui était un pragmaticien de la première heure, avait bien compris l’usage que les prêtres faisaient d’une notion comme l’Enfer ou le Purgatoire : « j’avais entendu l’effroyable discours que lui fit ce dominicain qui prenait occasion de la faiblesse de la maladie d’un honnête homme pour lui imprimer dans l’esprit des frayeurs paniques, car il disait des choses si épouvantables qu’à l’entendre parler, si cet honnête homme-là n’eut donné son consentement pour être écrit dans la confrérie, et un écu au bout, c’était fait de lui et il aurait été damné à tous les diables. » (II, 56). D’Emilliane n’a jamais été plus lucide aussi quand il écrit qu’en Italie, « ce sont les morts qui font vivre les vivants » : c’est en effet pour soulager les âmes qui sont censées brûler dans le feu du Purgatoire que les prêtres sollicitent l’argent des fidèles. De même, notre voyageur montre bien comment l’Église s’y prend pour capter des héritages et empêcher la dévolution des biens à l’intérieur des familles : « Les pères jésuites qui savent beaucoup mieux combien il y a de veuves dans Rome que de chapitres dans la Bible, avaient mis celle-ci sur leur rôle et lui faisaient fort la cour pour avoir son bien. » (II, 59). Il montre alors que loin de défendre les valeurs familiales, l’institution ecclésiastique a toujours propagé la haine dans les familles : « Ils lui représentèrent que c’était la plus grande folie du monde que de donner à des parents qui ordinairement étaient des ingrats. » (II, 60)

Toutefois, ce n’est pas parce que notre auteur a pour objectif de « dessiller les yeux des papistes » qu’il se trouve totalement incapable de s’extasier devant la beauté des églises. À peine est-il arrivé à Turin que ses yeux, en effet, s’illuminent pour la première fois : « C’est là qu’un commencement de la beauté des églises d’Italie se présenta à nos yeux. La plupart des paroisses, des monastères et des couvents y sont très richement bâtis et ornés au-dedans très somptueusement. On y voit que marbres, porphyres, jaspes, dorures et peintures de tous côtés » (I, 65). Il relève avec un soin maniaque toutes les richesses qui s’y accumulent et il est piquant de voir comment les fresques qui décorent en nombre presque infini les églises sont loin de le laisser insensible. À Rome, par exemple, sa curiosité est piquée par la magnifique chiesa Santa Maria della Pace que Pierre de Cortone a bâtie à proximité de la Piazza Navona : « Le portail, qui d’ailleurs est d’une superbe structure de marbre blanc était magnifiquement paré avec de beaux tableaux et plusieurs figures faites avec de petits voiles de soie, de la façon de Bologne. » (II, 5) On s’imagine toujours les protestants comme des iconophobes, prêts à détourner leur regard d’une Madone ou d’une sainte quelconque ou comme des pisse-froid insensibles au luxe. Ce n’était pas du tout le cas d’Emilliane qui pouvait contempler la beauté des édifices romains, napolitains, vénitiens et toutes les peintures qui s’y entassaient : « Les plus fameux architectes n’y ont-ils pas épuisé tout leur art pour en former les dessins, les plus renommés peintres leurs couleurs pour en historier toutes les murailles et les plus subtils doreurs leur plus fin or pour en rendre les voûtes éclatantes et lumineuses ? » (I, 198). La dénonciation du culte des reliques et des images saintes n’excluait pas chez lui l’étonnement, voire l’admiration. C’est d’ailleurs ce qui rend son récit si intéressant car ce voyageur était tout le contraire d’un homme sectaire : il savait faire la part des choses et ne répugnait pas à voir des images saintes si on se mettait en peine de lui en exhiber. En revanche, chaque fois que l’occasion s’en présentait, il se servait de sa raison pour chercher la vérité et expliquer les mystères qui s’y trouvaient associés. Quand il visite la cathédrale de Turin, il manifeste quelques réserves devant le Saint Suaire. Comment l’Église peut-elle en effet soutenir qu’il s’agit du linceul du Christ alors qu’à Besançon, il en existe un autre qui présente également l’empreinte d’un homme supplicié ? (Ndlr : À l’époque, l’Église assurait que le saint Suaire de Besançon était authentique et ce n’est qu’à la Révolution française qu’il a été jeté au feu). Il révoque en doute ensuite le miracle de l’Annonciade en l’église Santissima Annunziata de Florence où un peintre qui avait reçu la commande d’une Annonciation avait prétendu que le visage de Marie avait été achevé par des anges pendant son sommeil : « Il se peut faire que le peintre, pour parler de lui et se mettre en crédit d’un homme de bien ait débité une telle menterie » (I, 160). Puis, après avoir examiné de près la fresque miraculeuse, le voilà qui déclare : « Il fallait que cet ange qui l’avait peinte fût un gros lourdaud d’avoir tiré des traits si grossiers » (I, 162). Lorsqu’il arrive à Assise, on l’entraîne devant les fresques qui représentent Saint-François recevant les stigmates : « Je trouve cette prétendue apparition de Jésus-Christ en séraphin avec des ailes extrêmement impropre, pour ne pas dire ridicule » (I, 190). Mais c’est devant la Santa Casa de Lorette qu’il fait preuve de la plus pénétrante réflexion. Les chrétiens prétendaient en effet que la maison de Marie avait été transportée par des anges de Nazareth, où elle se trouvait à l’origine, jusqu’en Italie, parce que la Vierge ne voulait pas la laisser entre les mains des musulmans qui s’étaient rendus maître de la Palestine. On dit qu’elle fut placée alors dans un champ près de Recanati qui appartenait à deux frères, mais comme ceux-ci en vinrent à se disputer, la Vierge ordonna que la maison soit de nouveau transportée dans le champ d’une pauvre veuve appelée Lorette. Gabriel d’Emilliane : « Si la sainte Vierge l’ôta aux deux frères de Recanati parce qu’ils étaient en querelle l’un contre l’autre, je m’étonne comme elle la laisse présentement au milieu d’un amas de vauriens et de filous qui s’y sont établis et qui sont presque tous des vendeurs de chapelets et de médailles. » (I, 222)

Il y aurait bien d’autres aspects à évoquer, mais le format de ce post m’empêche d’aller plus loin. Disons pour conclure qu’il est difficile d’imaginer qu’Emilliane n’ait pas pris un réel plaisir dans l’entreprise de démolition dans laquelle il s’était engagé. On ne reste pas sept ans
en compagnie d’hommes qu’on abhorre. Il était sincèrement pénétré par la beauté de ce pays qui devait certainement le dédommager de tous les scandales qu’il observait jour après jour. « Pour vous dire sincèrement mon sentiment, je ne vois rien dans toute l’Italie qui mérite que l’on se mette en si grands frais, si ce n’est pour voir les belles villes et les beaux ouvrages que la nature et l’art y ont produits. Mais en ce cas, c’est la curiosité et non la dévotion qui porte les gens à en entreprendre le voyage. » (I, 154-155) Comme Gabriel d’Emilliane, on peut de nos jours être épouvanté par la corruption qui gangrène les affaires publiques et la pente qu’a pris ce pays après des années de berlusconisme, mais on trouvera encore pour de nombreux siècles de belles villes, de beaux édifices et de belles églises qui chatouilleront toujours notre curiosité ! 

Photos : 1. Rome, église SantAndrea delle Frate. Statue de sainte Rita. 2. Chartreuse de Pavie. Le grand cloître. 3. Urbino, vue du jardin botanique. 4. Saint-Pierre de Rome. 5. Milan. Portail du Duomo. 6. Milan. Intérieur du Duomo. 7. Pise. Église San Francesco. 8. Brescia, Église SantAgata. 9. Ruelle de San Gimignano.

samedi 7 avril 2012

Conte de Printemps

1. Laurence Equilbey fête à Pleyel les 20 ans d’Accentus. Au menu, La Création de Haydn avec lAkademie für Alte Musik de Berlin, grandiose comme toujours. 2. Les prunus en fleur. 3. Léphémère à la vanille de Jacques Genin (mon préféré). 4. Cité du Petit Thouars. 5. Boulevard du crime. 6. 6, rue Vertbois. 7. Ode à la lingerie féminine (ou la vue de mon bureau). 8. Ode à la lingerie masculine (ou la prochaine expo à voir). 9. Mister Benwa and Mister Jean-Luc.