
J’ai une histoire un peu particulière avec Rome. C’est d’abord
la première ville en Italie que j’ai visitée. Mes parents m’avaient offert le
voyage en train pour mes 20 ans et j’étais arrivé à la gare de Termini le jour
de mon anniversaire – un 25 avril – qui est aussi, ça ne s’invente pas, le jour
de la fête nationale en Italie ! J’avais eu la hardiesse, avec un ami, d’emmener
mon vélo et à peine venait-on de descendre du train que nous étions déjà sur
nos deux roues, en train sillonner la ville, de dévaler la via Nazionale, de
contourner la Piazza di Venezia, de longer le Teatro di Marcello, d’enjamber le
Tibre, de passer la Porta Portese pour arriver au cœur du Trastevere, où nous
étions hébergés dans le somptueux appartement d’un diplomate. La fascination pour Rome
avait été alors immédiate. La vue des coupoles depuis les terrasses des jardins
de la villa Borghèse, le rougeoiement du ciel au son des volées de cloches, les bougainvilliers en fleurs, tout cela m’avait
alors marqué à vie. Quelques années plus tard, quand j’étais revenu en
Italie, c’était à Venise et non à Rome que mes pas m’avaient conduit. Le contraste avait alors été total. Jamais, je n’avais vu autant de monde sur les campi, je
trouvais que les quartiers manquaient d’authenticité, que les palais avaient
trop d’éclat et de lustre, mais surtout j’étais épouvanté par tous ces magasins
de masques et de verroteries qui enlaidissaient les rues. Je voyais Venise avec
mes souvenirs de Rome et je mis trois jours pour m’acclimater à cette ville,
avant de changer définitivement d’avis et de ne plus concevoir pendant
longtemps d’autres vacances ailleurs qu’à Venise. Tant est si bien que lorsque
je suis retourné à Rome pour la seconde fois, bien des années après, j’eus
l’impression de vivre un véritable cauchemar : je trouvais qu’il y avait
trop de voitures, que le bruit dans la ville était épouvantable, que les
églises étaient moins richement décorées, bref, je revoyais Rome avec mes yeux nostalgiques
de Venise ! Je me souviens même que dans les jardins de la Villa Doria
Pamphilij, où j’allais de temps en temps chercher illusoirement un peu de
calme, il m’arrivait alors de rêver du bois de Vincennes et de dire à mon mari (qui
n’en croyait alors pas ses oreilles) : « J’ai envie de rentrer ! »
Le verdict avait d’ailleurs été sans appel : au bout de trois jours, je
tombais malade, en proie à de violentes crises d’asthme, chose qui ne m’était
jamais arrivée à Venise, où j’avais toujours été saisi au contraire par l’odeur
merveilleuse du jasmin ! Longtemps après, je me suis demandé comment j’avais
fait pour ne pas voir toutes ces voitures la première fois que j’étais venu à
Rome, comment je n’avais pas pu ne pas être agressé non plus par la présence
des touristes qui n’étaient pas moins nombreux qu’à Venise, mais seulement un
peu mieux dispersés dans la ville… Mais je considérais par-dessus tout comme
une folie d’avoir, quelques années plus tôt, débarqué à Rome avec mon
vélo ! Bref, je m’étais juré de ne plus remettre les pieds dans cette ville... Seulement, quand
on a soufflé le chaud et le froid, on finit par avoir des sentiments mélangés
et par reconsidérer toujours les choses. Et il suffit de feuilleter un livre
d’art, pour se dire : « Tiens, cette église de Pierre de Cortone, je
ne me rappelle plus l’avoir vue… » Ou encore d’acheter les œuvres
complètes de Thérèse d’Avila pour repenser au marbre du Bernin et éprouver des
démangeaisons d’entrer dans l’église Santa Maria della Vittoria !

C’est donc comme cela que j’ai cédé de nouveau à la
tentation romaine et le concert de ma chérie n’a été qu’un prétexte fallacieux,
autrement je me serais contenté de n’y rester que deux jours et n’aurais jamais
bousillé toute une après-midi pour chercher un appartement et analyser en détail
les quelques 900 offres de logements disponibles sur Homelidays. De peur de
souffrir à nouveau de la pollution, j’avais pris soin de choisir un logement
dans un quartier tranquille. J’avais même prévu d’aller une journée à Tivoli,
dans les jardins de la Villa d’Este, ou encore à Viterbe, pour admirer la
loggia du palais des papes. Mais contre toute attente, je ne suis pas sorti de
Rome une seule fois. Ce n’est même pas exagéré de dire que je n’en ai pas le moins du monde
éprouvé le besoin, tellement j’avais plaisir à arpenter les rues du quartier où
je me trouvais, derrière le Vatican. Un quartier authentique, loin de
l’agitation touristique : le Trionfale. L’appartement possédait une propriété
rarissime – le calme – et donnait sur une cour arborée de palmiers, entre la
via Giordano Bruno et la via Gerolamo Savonarola (quelle idée, soit dit en
passant, de faire se rencontrer dans un même pâté de maisons un philosophe,
condamné par l’inquisition à être brûlé vif, et un prédicateur intransigeant,
qui aura connu lui aussi le même sort). Mais surtout, il était situé à
proximité d’un grand marché couvert, extrêmement populaire, le Trionfale, où
nous allions faire nos courses tous les jours ! J’ai toujours visité les
marchés avec le même enthousiasme que les gosses pour les parcs d’attractions. Ah !
le marchand de porchetta ! Ah !
le vendeur de bufala ! Comment, en effet, ne pas succomber au
charme des marchés italiens, qui sont infiniment plus variés et plus colorés
que nos marchés français, où l’on est constamment condamné aux mêmes et
ennuyeux champignons de Paris, alors que les Italiens possèdent, eux, les funghi misti qui nous font cruellement
défaut ! Ou les friarielli, ces
délicieux légumes à mi-chemin entre les épinards et les brocolis, bien plus
croquants que les premiers et bien plus parfumés que les seconds.



Puisque j’évoque mes agapes romaines, je dois alors profiter
de ce billet pour dire deux mots sur les deux découvertes majeures que j’ai
faites cette année. Tout d’abord, un grand merci à Cristina pour m’avoir
soufflé l’adresse de la pizzeria Ai Marmi,
viale Trastevere (53), qui doit son nom en référence à ses célèbres tables en
marbre blanc. Mais les Romains l’appellent l’Obitorio (la Morgue) parce que les
tables en marbre évoquaient pour Pasolini (qui fut selon la légende un grand habitué
des lieux) les tables d’autopsie de la morgue ! C’est pratique le marbre,
en plus d’être beau, ça ne s’abîme pas et ça reste propre. Un simple coup d’éponge et hop, ça évite
d’avoir à changer de nappe quand le client s’en va. Et des clients, il y en a
toujours beaucoup par ici, puisque la pizzeria est réputée être une des
meilleures de Rome – ce qu’on est d’ailleurs prêt à reconnaître volontiers, tant
on ne se souvient pas en avoir mangé d’aussi bonnes sous ces latitudes. On
m’avait dit : « Attention, il n’y a pas de menu, car il n’y a que des
fidèles qui savent déjà ce qu’ils veulent manger, donc il faudra rentrer et demander
d’un ton très assuré la fameuse pizza aux saucisses et à la fleur de
courgettes. »



La chose était donc entendue, mais la réalité fut un peu
différente. Tout d’abord, il n’y avait pas que des gens du cru, mais plein de
Hollandais et d’Américaines qui n’arrêtaient pas de hurler à côté de
nous : Oh my gosh ! Et il y
avait aussi un menu, ce qui m’aura permis au passage de commander, en plus de la
pizza con salsiccia e fior di zucca,
une délicieuse bruschetta, arrosée
d’un filet d’huile d’olives absolument divine, ainsi qu’un plat de fagioli al fiasco (soit le plat préféré
de Cecilia Bartoli, si j’en crois une interview dans Diapason). Je n’ai pas goûté l’autre grande spécialité de la
maison, les filetti di baccala, qui
avaient beaucoup de succès sur les tables de mes voisins, ni les supplì al telefono, me réservant pour
Naples, où j’allais en déguster en effet de fameux (la suite au prochain
épisode).
Voilà, donc, pour le salé. Si j’en viens maintenant au
sucré, il me faut maintenant tresser des couronnes de lauriers à Michelaise qui, dans son blog, avait autrefois évoqué une pâtisserie juive située dans l’ancien
ghetto juif. Son billet m’avait beaucoup intrigué, parce qu’elle disait avoir fait
une razzia et emporté dans ses valises pas moins que 4 kilos de ces précieux
gâteaux. J’avais retenu plusieurs choses : 1) que la pâtisserie, située
Piazza delle Cinque Scuole, n’avait pas d’enseigne, ce qui ne devait pas
faciliter les choses pour la repérer, 2) que la pasticceria avait des horaires capricieux et qu’il ne fallait pas
hésiter à se glisser à quatre pattes sous la boutique quand le rideau était
baissé, 3) qu’il fallait avoir une tête qui revienne aux patronnes car, à ce
que rapportait notre blogueuse, elles n’avaient pas l’air commode, 4) que
lorsque la boutique était ouverte, c’était l’émeute ! J’étais donc fort
prévenu et puisque le plaisir se niche dans la difficulté, j’étais prêt à tirer
bénéfice de tout ce qui retarde ou complique la jouissance en me disant,
comme Montaigne : « qui n’aime la chasse qu’en la prinse, il ne luy
appartient pas de se mesler à notre escole. » (III, 5)
Première chose alors, je n’eus aucun mal à identifier la
pâtisserie (Michelaise ayant publié une photo sur son blog). J’étais étonné en
effet de voir qu’elle n’avait pas de nom, qu’il n’était même pas écrit
au-dessus de la porte Pasticceria !
Les gens qui passent devant ce magasin ne peuvent absolument pas soupçonner
qu’on y vend là des trésors pâtissiers d’une très grande valeur. Deuxièmement, la
boutique était miraculeusement ouverte quand je m’y suis présenté et les
horaires d’ouverture scrupuleusement indiqués : de 10h00 à 19h00 du dimanche
au jeudi, de 10h00 à 15h30 le vendredi et fermeture, comme il se doit, le
samedi ! Troisième chose, les patronnes m’eurent à la bonne et me
laissèrent acheter tout ce que je voulais, contrairement à la poverina Michelaise qui n’a pas eu la
chance de pouvoir goûter aux brioches de shabbat, au motif qu’elles étaient
toutes réservées ! Enfin, dernière chose, je n’eus pas besoin d’un heaume
et d’une cuirasse pour me frayer un passage jusque dans le saint des saints. Il
y avait certes un peu d’agitation, mais c’était tout à fait maîtrisable. En
revanche, j’eus à vaincre les résistances de ma moitié qui, considérant la
marchandise, me dit alors : « Mais elles ont eu un petit coup de
chaud tes pâtisseries ! » Sous-entendu : « Vas-y, laisse
tomber, on reviendra demain ! » Avant de céder aux pressions d’un
client devant moi qui, percevant un petit signe d’hésitation, me dit
alors : « Vous devriez essayer ça, il n’y a rien de meilleur
ici. »
À peine venait-il de goûter à ces gâteaux que mon mari me
disait : « Santissimo Gesù, c’est meilleur que Jacques
Genin ! » Et en plantant à mon tour mes dents dans ces délicieux
biscuits à l’amande, bourrés d’angéliques, de cerises confites, de raisins
secs, de pignons de pains, d’amandes grillées, je comprenais que ce qu’il me disait
n’était fondamentalement pas éloigné du vrai. Ces gâteaux étaient cuits à
point ! Un peu plus, ils auraient été gâtés. Un peu moins, ils n’auraient
pas eu cette délicieuse acidité, qui contrebalançait leur forte teneur sucrée !
Bref, il s’agissait d’un prodigieux exercice d’équilibriste, qui me laissait
sans voix et qui devaient m’inciter, les jours suivants, à repasser Piazza
delle Cinque Scuole.
La pasticceria étant
située pas très loin de la Piazza Venezia, je n’ai bien sûr pas résisté au
plaisir de repasser devant certaines « stations obligées », comme le
Capitole ou la Chiesa Aracoeli, même si le monde qui s’y pressait gâchait
toujours un peu la fête. La surprise fut énorme de voir ce que les Romains avaient
fait du Forum : une pompe à fric ! Quand je pense que l’on pouvait autrefois
s’y promener en toute liberté. Et que maintenant, il faut payer un tarif
exorbitant (12 euros) pour palper les blocs de marbre et les socles de
travertins, cela me débecte. Sans compter qu’avec ses barrières métalliques et
ses haut-parleurs qui hurlent les horaires d’ouverture, le Forum ressemble maintenant
à un camp de redressement ukrainien, comme le dit justement la pauvre Agnès qui a fait les frais de cette gigantesque escroquerie.

Pour le
même prix, j’ai préféré aller au MAXXI, dans le temple de l’art contemporain, que
la « starchitecte » Zaha Hadid a conçu il y a quelques années. Comme avec
l’Opéra de Canton, elle a dessiné un bâtiment aux formes ondulantes, tout en béton,
en acier et en verre, qu’elle a conçu comme un « cadre baroque
contemporain », en hommage au Bernin. Pari gagné, puisque le
visiteur va ainsi de surprise en surprise, dans cet environnement spectaculaire,
où s’engendrent de multiples parcours inattendus, comme cette installation cinématographique en haut du belvédère, avec une vue improbable sur les toits de Rome. Mais avec la crise, et
les coupes sombres dans le budget de la culture, le musée n’a malheureusement plus
les moyens de fonctionner correctement, si bien qu’il est devenu une sorte de coquille vide, un lieu qu’on
visite plus pour son architecture que pour ses collections. Et ça, c’est quand
même un peu triste !







Le quartier Flaminio n’est pas le seul à avoir fait peau neuve. Plus au Sud de la ville, le Testaccio tire lui aussi son épingle du jeu. Il présente l’intérêt d’être extrêmement vivant et
dynamique, tout en restant éloigné des circuits touristiques, alors qu’il était il y a encore quelques années l’un des plus pouilleux de la ville, l’un des plus dangereux, aussi. Il
hébergeait notamment des abattoirs (de veaux, de porcs, de volailles, etc.) qui ont progressivement fermé, puis qui sont
restés longtemps en friche avant d’être miraculeusement rénovés et transformés
pour accueillir des boutiques bio, des salles de conférences, des galeries d’art et même une annexe du Macro, le musée d’art contemporain (à ne pas confondre avec le MAXXI, qui est le Musée des Arts du XXIe siècle).
Le chic et le neuf côtoient ici l’underground et le trash, ce qui fait du Testaccio un des lieux les plus branchés de Rome.




On trouve enfin dans le Testaccio des halles qui abritent un marché flambant neuf. Le lieu, qui présente à mon avis moins de produits affriolants que le Trionfale, possède tout de même une attraction de taille : la boutique de Sergio Esposito, où les Romains viennent se ravitailler à l’heure du déjeuner car c’est-là qu’on trouve les meilleurs panini de la ville.



Une pancarte affiche : Mordi e vai (expression idiomatique difficile à traduire littéralement, mais qu’on peut rendre par : « Croque un morceau et emporte le reste »). Sauf, que moi, j’ai fait tout le contraire. Au lieu simplement de mordre, je suis devenu un mordu des lieux! J’ai commencé avec un panino con allesso (au bœuf, avec la mie du pain très légèrement imbibée du bouillon du pot-au-feu), lequel était une véritable tuerie. Puis j’ai demandé à goûter un panino con trippa. Lequel n’était pas moins délicieux que le précédent. Avant de surenchérir avec un panino con picchiapò (avec de la saucisse et du céleri, des carottes, des oignons et des tomates). Il était tout bonnement impossible de résister à tous ces merveilleux panini dont la garniture se compose uniquement d’excellents produits frais.
Autant vous dire qu’après toutes ces agapes, il ne restait plus beaucoup de place pour le gelato ! Ce qui n’était pas forcément un drame, quand on sait que le grand glacier de Rome, Giolitti, chez qui j’allais autrefois me prosterner devant la glace au rhum raisin, ne propose maintenant plus que des glaces sans aucun goût et, pire que tout, un cioccolato fondente avec une texture légèrement pailletée. Le sage avait raison : Tempus edax reRome !